Ecosse, à part terre

Posted on 31 août 2014

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Partir à nu, voyager à vue. Ne pas avoir de plan de route. Ne pas consulter de guide. Ne rien réserver. Passer quelques secondes à peine sur Google images. Se fier à quelques on-dit enthousiastes, confirmés par quelques commentaires envieux à l’évocation du choix de la destination. Prendre son vol sans autre certitude que celle du on verra, et se laisser porter sans raison exacte, juste avec l’envie.

Les Carnets n’avaient pas encore tenté le coup du voyage sans (presque aucune) préparation. Et sans que ça soit tout à fait délibéré – ces moments où l’on sait qu’une période du calendrier sera consacrée à un voyage, sans pour autant être en mesure de décider où et quand – il était sans doute temps de se mouiller. Ca serait l’Ecosse. Elle avait beau attendre depuis longtemps dans la boite à voyage, elle n’en serait pas moins une improvisation savoureuse. Comme sil avait fallu prendre le contre-pied du grand huit américain, élaboré des mois en amont, pour laisser place à l’inattendu.

Le mode d’appréhension va s’avérer approprié: derrière les clichés des cartes postales (qu’elle offre sans détour: nature brute, châteaux moyenâgeux en ruine, villes grises et humides, pubs réconfortants, notes interminablement liées des cornemuses en bande son) l’Ecosse se révèle au fil des jours comme un voyage bien particulier. Bien loin d’être une continuation nordique de l’Angleterre, elle est une terre à part. Peut-être même un pays à part. En ce mois d’août 2014, le choix des mots compte plus que jamais : le 18 septembre, les Écossais sont appelés aux urnes pour un référendum capital les invitant à choisir s’ils veulent ou non devenir indépendants du Royaume-Uni, trois siècles après le dernier rattachement d’une histoire de frères ennemis faite alternativement de haine, de guerres, d’alliances ou d’entente cordiale. Une actualité qui donne ce qu’il faut de piquant supplémentaire à ce voyage pour qu’il soit une vraie découverte.

Foire d’alpague

La route commence à Édimbourg. Dans les rues de la capitale, ça tracte à tour de bras et ça colle des affiches à tout va. Mais ceux qui haranguent la foule n’ont rien de militants politiques investis dans l’avenir de l’Ecosse: en août, Édimbourg accueille le Fringe, présenté comme le plus gros festival d’arts de rue du monde. Et à voir l’épaisseur du programme – qui s’étale sur… 500 pages A4  – je veux bien le croire. Dans Old Town, ce sont des milliers (oui, des milliers) d’acteurs, chanteurs, musiciens, circassiens et autres performeurs qui tentent de faire la pub de leur spectacle du soir, extraits et démos à l’appui. Dans les rues aux gros pavés gris sur lesquels reposent de gros immeubles néoclassiques ou géorgiens tout aussi gris – qui donnent, qu’on ne s’y trompe pas, une vraie atmosphère et une certaine chaleur à la ville – impossible de faire trois mètres sans entendre ici du Shakespeare, là de la folk écossaise, croiser plus loin des acrobates en équilibre sur des monocycles hauts de quatre mètres ou quelques ados édimbourgeois qui profitent de l’émulation générale pour dévoiler les prémices de leur talent dans les rues. La qualité est variable, mais il se dégage de cette foire d’alpague une énergie formidable qui prendrait même le voyageur le plus averti par surprise.

Le Fringe, à l'envers, à l'endroit.

Le Fringe, à l’envers, à l’endroit.

 

Old town, en pliene agitation fringienne.

Old Town, en pliene agitation fringienne.

Mais pour commencer à comprendre l’Ecosse, Édimbourg a ce qu’il faut : il y a son inévitable château, dont les pierres parlent de l’histoire tortueuse des jeux de pouvoirs avec la couronne d’Angleterre, mais il y a aussi le très bien fait National Museum of Scotland, vrai cabinet de curiosités entre objets rapportés par les explorateurs à travers les siècles et collections nationales, et surtout ode à la singularité de l’Ecosse. L’occasion d’apprendre – ou de se rappeler- à quel point ce pays a pesé sur l’histoire du monde. C’est en Ecosse que James Watt, en améliorant sensiblement la machine à vapeur, lança indirectement la révolution industrielle, dont Glasgow allait devenir, peut-être plus que tout autre ville européenne, la capitale, entre production de charbon et chantiers navals. C’est ici que John Bairde inventa la télévision, Alexander Flemming la pénicilline et Adam Smith le libéralisme économique (et cette fameuse main invisible qu’on aimerait bien voir un peu plus depuis 2008). Ici que Walter Scott, Robert Stevenson ou Artur Conan Doyle laissèrent une empreinte de taille sur la littérature mondiale.

En déambulant dans les salles, je me dis qu’à l’instar du musée national d’Islande à Reykjavik, ce genre de lieu sont bien l’apanage de nations en besoin d’affirmation identitaire. La réunion en un endroit unique de tout ce qu’un peuple et son territoire comptent de spécificités historiques, géographiques, culturelles et sociétales, exposant les grandes découvertes et autres contributions à la marche du monde, apparaît comme un moyen de chanter un nationalisme de résistance, de préserver la particularité d’un pays, intégré (comme l’Ecosse au Royaume-Uni) ou ayant été intégré (comme l’Islande au Danemark) à un autre, perçu comme dominateur. J’ai le sentiment par ailleurs qu’il serait sans doute impossible de voir émerger un tel musée en France. Sans doute pour des raisons de taille et de complexité culturelle tant la France est à la croisée de cultures différentes. Mais surtout parce que les notions de nationalisme et de patriotisme, pourtant historiquement de gauche, y sont aujourd’hui très mal connotées. On me répondra que l’histoire, la géographie, la culture de France sont dispatchés dans différents musées de Paris. Mais la démarche et la présentation ne sont pas les mêmes – ce n’est là ni souhait ni jugement, juste un constat.

Le musée est aussi l’occasion de découvrir la géologie rocambolesque de l’Ecosse. Qui témoigne également de la spécifié de la région par rapport à sa voisine du sud. Il y a 400 et quelque millions d’années, l’Ecosse se formait dans une rencontre entre ce qui allait devenir le nord et le sud du continent américain, et commençait à naviguer doucement depuis… l’Atlantique sud, pour finalement aller rencontrer l’Europe et l’Angleterre. Elle passerait ensuite à travers des âges désertiques, de glaces, pour qu’en résulte une diversité de roches, de formes, de failles, de lochs, de paysages gondolant sur d’anciens volcans, qui font tout son cachet, et que les Carnets exploreront dans un deuxième billet.

 

A Glasgow,  indépendantistes et unionistes sont presque voisins de palier.

A Glasgow, indépendantistes et unionistes sont presque voisins de palier.

Couper le cordon

C’est d’ailleurs tout juste si Brian n’inclut pas la géologie dans son argumentaire enflammé pour l’indépendance. La route a continué depuis Édimbourg jusqu’à son point le plus septentrional, Flodigary, tout au nord de l’île de Skye, où le bouillant quinquagénaire tient une auberge.

A mesure des miles, la campagne électorale s’est faite plus visible, notamment celle des pro-indépendance. Devant les maisons, dans les prés au milieu des moutons, les affiches et les drapeaux bleu à croix de Saint André blanche floqués d’un « Yes » en lettres transparentes sur-imprimées parsemant toujours un peu plus le paysage. Leur pendant, les affiches violettes (l’autre couleur de l’Ecosse, celle du chardon) clamant « No thanks » ou « Better together » étant sensiblement plus éparses, comme si la distance toujours plus grande avec Londres enhardissait les velléités de couper le cordon.

Ce que tend à confirmer la carte électorale: au Parlement écossais en 2011, les Highlands ont élu exclusivement des députés du Scottish National Party (SNP), classé plus à gauche que le Labour, et qui s’est offert à lui seul la majorité absolue, lui permettant d’organiser le référendum. Avec 69 sièges et 15 au Labour, la gauche compte 108 sièges sur 129 au Parlement. De quoi faire quelques envieux…

Entrée de l'auberge de Flodigary.

Entrée de l’auberge de Flodigary.

Et de quoi ravir Brian. Ce militant du SNP a l’argumentaire bien rodé : « vous voyez bien, l’Ecosse est nettement plus à gauche que l’Angleterre. Ici l’école et la santé sont gratuites. En Angleterre, il y a de plus en plus de soins non remboursés. Et les frais d’université ont explosé, à terme ça ne m’étonnerait pas que l’éducation primaire et secondaire devienne payante », assure-t-il, derrière le comptoir de son auberge, qui en bord de route, accueille le voyageur avec un drapeau « Yes », planté à côté de l’éolienne personnelle de Brian : « de même, les Anglais ne sont pas du tout aussi écolos que nous. L’Ecosse veut produire 100% d’énergies renouvelables en 2020, c’est plus ambitieux que tous les pays européens. D’ailleurs, en parlant de ça, pour moi la question derrière le oui ou le non est de savoir si nous voulons ou non rester dans l’Union européenne :  en 2017 Cameron veut organiser un référendum sur la sortie du Royaume-Uni qui ne me laisse rien présager de bon. Les Ecossais sont nettement plus pro-européens que les Anglais », conclut-il. Pendant que je jette un œil amusé à l’affiche des « Great scottish inventors » qui jouxte son comptoir d’accueil, il ajoute : « et j’oubliais : Londres a stocké ses armes nucléaires à Glasgow, histoire de les tenir à bonne distance… inutile de vous dire que je n’en veux plus! ».

Les "Grea Scottish inventors" à côté du bureau d'accueil de Brian.

Les « Great Scottish inventors » à côté du bureau d’accueil de Brian.

Rencontré quelques jours plus tard à Glasgow, John, sympathique papy qui, à l’instar des Libanais ou des Américains propose de lui-même son aide au voyageur qui cherche son chemin sur un plan  -j’attends toujours de voir un Français, notamment à Paris, en faire de même – joue lui de la métaphore pour expliquer son refus d’une Ecosse indépendante. « Quand vous êtes enfant, adolescent et encore étudiant, si vous êtes issus d’une famille correctement aisée, vos parents sont là pour financer tout ce dont vous avez besoin et que vous ne pouvez pas vous payer vous-même parce que vous êtes en train de vous construire. C’est le rôle de l’Angleterre envers nous avec la livre sterling. Si nous devenons indépendants, Londres a clairement dit qu’elle ne nous laissera pas utiliser la livre. Et nous serons contraints de passer à l’euro, qui est pour moi une très mauvaise monnaie à l’exportation. Or l’Ecosse exporte beaucoup, du pétrole, du whisky, de la laine. Nous avons besoin de garder notre monnaie » démontre-t-il. Avant de bien insister : « je ne vote pas « non » car cela sonne négatif,  je vote « better together » parce que je veux que nous restions dans le Royaume-Uni. Une majorité des Ecossais semble plus réceptive aux arguments de John qu’à ceux de Brian: le « better together » est crédité, fin août, de 50% des voix, contre 37% pour le oui. Les indécis représentent 13%. « On est parti avec 30% de pro-indépendance, ça va continuer à monter ! » se convainc Brian. Réponse le 18 septembre.

Mais au-delà des discussions politiques, le voyage imprévu en Ecosse est aussi une longue route à travers une nature exaltée. Qui fait également partie de ce que ce pays offre d’unique. On en parle dans quelques jours, ici même.

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Posted in: Carnets du Nord