ll y a toujours quelqu’un qui va quelque part

Posted on 26 août 2015

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Le concert ininterrompu des moteurs. Les voitures qui ronflent, les mobylettes qui pétaradent, la rythmique des coups de klaxons. Il n’en aura pas fallu plus : le temps de quitter l’hôtel, rejoint après l’atterrissage de l’avion parti de Dubai, de tourner au coin de la rue et de s’arrêter au premier carrefour, et Yogyakarta fait basculer le voyage la tête la première en Asie. Ca grouille et bruisse, ça va et vient, ralentit et repart. Ici, ça ne s’arrête jamais. C’est, évidemment, l’image de ce continent qui était ancrée dans mon imaginaire d’occidental qui en foulant pour la première fois le sol. Mais c’est tant mieux : quelques jours à Java vont permettre de mieux la cadrer, d’esquisser un portrait des Javanais et de percevoir le mouvement permanent qui semble animer la principale île indonésienne et ce pays. Et ses paradoxes.

 

Routes sans feu 

C’est donc la première chose qui frappe. Et regarder Java à travers ses routes et ses carrefours révèle déjà quelque chose d’elle. Sur les boulevards droits et infinis qui ceinturent les villes, bordés de maisons basses, de mosquées aux couleurs criardes, de milliers d’échoppes vendant tout autant de bricoles dont je me demande avec quel chiffre d’affaire les tenanciers survivent tant leur offre est similaire, on roule à droite.  Ou à gauche, c’est selon. Formant trois files quand la route en compte deux.  Sur ces boulevards, les feux sont rares, et rarement respectés quand ils existent. Il y a toujours quelqu’un pour dépasser quelqu’un, y compris quand un véhicule d’en face en fait de même, jouant du klaxon plus souvent que du levier de vitesse. Il y a toujours quelqu’un qui bifurque ou qui se faufile. Ca va vite et en tout sens. Les trottoirs sont rares, et rarement en bon état quand ils existent. Le piéton n’a guère de droits, traverser la chaussée requiert de maîtriser les codes indonésiens du genre – ce qui prend quelques jours et demande quelques notions du goût du risque : avancer un pas, tendre le bras  avec la paume de la main vers le sol et fixer avec une certaine détermination les conducteurs pour se faire respecter.

 

yOGYAKARTA ©Coline Herbomel-Ringa

Affluence moyenne à un carrefour de Yogyakarta. ©Coline Herbomel-Ringa

Sans surprise, les conducteurs de bemos pratiquent tout autant cette conduite emportée. Les bemos, ce sont des minibus qui quadrillent tout le territoire indonésien, de villes en villes. Vitres en plastique qui bourdonnent, sièges défoncés, un peu collants, un peu crados, à la première occase les amortisseurs se feront la malle à la casse. J’embarque en me cabrant dans celui qui relie Jogja (le surnom de Yogyakarta, bien prononcer des d avant les j) à Borodudur, plus grand site bouddhique du pays, immense pyramide en neuf terrasses symbolisant les étapes vers le nirvana, ornées de fascinantes sculptures et bas-reliefs portant, entre autres, sur la vie de Bouddha.

A bord de mon bemo, il y a les Javanais qui sont assis depuis le départ – le bemo ne part que quand il est plein – et ceux qui grimpent en route, la porte est  toujours ouverte. L’édenté avec son imposant sac de feuilles d’un arbre inconnu ou l’ado du coin venu grappiller quelques roupies, flanqué de sa guitare rose taille enfant, trois cordes restantes. Sol, do, ré, les accords et la voix rauque font un peu penser à « Like a rolling stone ». Un peu.

Du haut du site de Borobudur. ©Coline Herbomel-Ringa

Du haut du site de Borobudur. ©Coline Herbomel-Ringa

 

« Ici tu peux faire plusieurs boulots à la fois »

Une trentaine de minutes et le bemo arrive à destination. Enfin, pas sur le site de Borobudur, mais à trois kilomètres. Histoire de permettre aux taxis et cyclopousses à pédale ou moteur (des « becak », ajouter un h entre le c et le a) d’organiser un petit business d’allers-retours, aux prix négociables mais pas trop. Certains proposent même le package transport et visite guidée, option « passage au magasin de souvenir du copain » possible. « Ici, tu peux faire plusieurs boulots à la fois, c’est normal. Aujourd’hui, je suis taxi, hier je faisais guide touristique, demain je file un coup de main dans une boutique », assure Effendi, franco-indonésien, qui a grandi à Paris dans le quartier où j’habite aujourd’hui (si). Après avoir travaillé dans la maintenance aéronautique en France, il a choisi de revenir à Surabaya, la métropole javanaise d’origine de sa mère, alors que ses parents avaient émigré en France. « En Indonésie, tu es beaucoup plus libre, la vie est plus coole. Tu veux bosser plus, tu peux, tu veux boser moins, tu peux », jure-t-il.

Malgré sa vision caricaturale du touriste français, dont je ne parviendrai pas à le défaire, Effendi est de ces rencontres utiles. Comme le confirmeront d’autres échanges avec des Javanais, on a à Java vite la sensation qu’à Java, tout semble en mouvement,  tout le monde est toujours occupé, il y a toujours moyen de trouver un bout de travail, de gagner un peu d’argent auprès des touristes, de revendre quelques brochettes de poulet grillé dans la rue, de se prendre une petite commission pour un service improvisé. Où qu’on soit, quel que soit le moment, il y a toujours quelqu’un qui va quelque part.

En Indonésie, le taux de chômage est d’ailleurs proche de la barre résiduelle des 5%, autour de  6,5%. En plein boom dans les années 90, le pays qui se voyait nouveau tigre d’Asie a été frappé durement par  la crise économique asiatique de 1997, conduisant au départ de Suharto après 30 ans de pouvoir. Il a depuis redressé la barre et affiche 6% de croissance en moyenne chaque année. C’est Java qui est le centre de ce renouveau économique : sur 7% du territoire, elle concentre 60% des 240 millions d’Indonésiens, quatrième population mondiale. Le niveau de vie progresse et, ce n’est peut-être pas un hasard, je n’ai vu en une semaine aucun mendiant. Alors que la délinquance est – comme ailleurs en Asie du sud-est – très limitée.

 

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Becak qui roule, becak qui sieste. ©Coline Herbomel-Ringa

L’énergie de la statue

Pourtant, comme dans tout pays en mue, il existe une Indonésie qui bat un autre rythme. Pour le ressentir, il suffit de se laisser glisser sur les bas-côtés des routes. Littéralement : le long de Jalan Malioboro, la principale avenue de Jogja, une file spéciale est réservée aux becaks, cyclopousses javanais emblématiques, sorte de vélo à l’avant duquel a été ajouté un double siège, coiffé d’un auvent, monté sur deux roues, et décoré de scènes kitsch. Le conducteur est à l’arrière, pédale… ou actionne le moteur de mobylette pour les becak nouvelle génération. Le prix des courses est dérisoire, je me demande comment ces conducteurs subsistent. Mais aussi si ça leur pose vraiment problème : on en croise autant en train de siester peinards dans l’auvent que d’alpaguer le client potentiel. Tu veux bosser moins, tu peux…L’autre Java est dans les bas-côtés ou tout au plus, au tournant de la rue : à peine engagé dans n’importe quelle perpendiculaire à Malioboro, le vacarme et la circulation s’estompent. Le mouvement ralentit instantanément, mais continue, toujours : derrière leurs micro-échoppe sur roulette, les cuisiniers de rue proposent poulet grillé et bananes frites, les vendeurs ambulants tirent leur charrette chargée de sachets de café instantané ou de paquet de chips de crevettes, vendus à qui les arrête.

« Mais si ! Mets-ta main au dessus de cette statue, là, au niveau de l’épaule, tu vas voir ! Reste une trentaine de secondes. Alors, tu ne sens pas comme un picotement électrique ? ». Lina, la guide du musée Suno Budoyo, qui regroupe un melting pot d’objets sur le mode « arts et traditions » à Jogja, en est convaincue : cette statue de femme, qui date selon elle du XIVe siècle – mais elle n’en sait guère plus – dégage une énergie spéciale. J’ai beau être assez ouvert sur le sujet, je ne peux pas dire que l’expérience soit concluante; la voyageuse qui m’accompagne admettra elle sentir un petit fourmillement dans sa main. Comme dans tout pays en pleine mue, les traditions sont encore très fortement ancrées et régissent la vie quotidienne des Javanais. « Plus grand pays musulman du monde » selon l’expression consacrée, l’Indonésie ne pratique pas un mais des islams. Notamment à Java-est, où le syncrétisme est la règle d’or. Les Javanais vont à la mosquée, mais pratiquent en parallèle des rites bouddhistes ou hindouistes, le mysticisme n’étant jamais très loin.

 

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Dans un Java très musulman, les temples hindous de Prembanan sont le symbole de la richesse culturelle de l’île, à l’origine du syncrétisme contemporain. ©Coline Herbomel-Ringa

 

Le gouverneur et le sultan

Sur la carte d’identité de Lina, c’est la religion musulmane qui est inscrite, comme pour 90% de ses concitoyens. Mais celle qui arbore coupe à la garçonne et jean slim a laissé le voile au placard : « beaucoup de jeunes femmes le portent mais ne sont pas vraiment pratiquantes. Elles en font un code social pour se donner l’air bien, c’est un peu hypocrite. Moi, ma bonne conscience, je l’ai en faisant des actions quotidiennes qui me semblent justes, pas en portant le voile » dit-elle avant de rappeler : « ça reste une religion importée. Dans certaines îles, l’islam est pratiqué de manière assez rigoriste, mais à Java, il ne faut pas oublier qu’il y a encore 70 ans, les femmes vivaient seins nus ». Lina, son truc à elle, c’est les langues : elle assure maîtriser les trois niveaux de javanais, dans une société où on s’adresse sur un registre plus ou moins soutenu aux enfants, aux vieux … Elle est en train d’apprendre l’allemand et le néerlandais, rêve de se mettre au français : « l’année de cours à l’Institut français coûte vraiment cher, presque 200 euros, mais j’espère commencer l’an prochain ».

Le musée fait face au Kraton, le palais des sultans de Yogyakarta, en plein centre de la ville. Emmuré, organisé en plan rectangulaire, avec une succession de cours abritant des pavillons ouverts, sans beauté étincelante mais dégageant une sérénité certaine, il n’est pas loin d’évoquer une version modeste de la Cité interdite. Mais à l’inverse de la mystérieuse pékinoise, le Kraton conserve aujourd’hui encore une fonction politique : le gouverneur de Java-est est l’héritier du trône, et le palais ne se visite que le matin, l’après-midi est réservé aux affaires gérées par Hamengkubuwono X. Ou quand le Java d’avant rejoint celui d’aujourd’hui.

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Sur les routes de Java, les deux roues transportent tout. ©Coline Herbomel-Ringa

En quittant le Kraton, le bal des voitures, taxis, mobylettes, contournant le palais reprend. Au milieu, quelques becaks pédalent, à leur rythme. « C’est le Vietnam des années 90 », prévient un copain qui a passé tous ses étés de gamin à Saigon, avant de prophétiser à Java la même transformation que dans les grandes villes de son pays d’origine, où plus un vélo ne parcourt les rues. Les becaks vivent peut-être leurs dernières heures. Et avec eux une certaine idée de l’Indonésie en changement. L’exode rural ne cesse d’ailleurs de s’intensifier, provoquant son lot de pauvreté. En quittant Jogja par le train vers les volcans Bromo et Kawah Ijen, pour un tout autre Java encore, celui des paysages merveilleusement désolés et des porteurs de soufre, les quartiers périphériques de la ville révèlent leurs taules entassées, formant des kilomètres carrés de bidonville. Il faudra sans doute encore des années avant de résorber le taux de pauvreté, autour de 13%. Mais l’Indonésie et les Javanais semblent définitivement lancés vers la modernité, chacun semble tracer son chemin, chacun semble être en train d’aller quelque part.

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Posted in: Carnets d'Asie