Au delà de cette limite, toutes les terres se trouvent au nord

Posted on 22 mars 2015

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Ici le ciel ne dure jamais longtemps. Ici les flots ne s’apaisent que rarement. Ici se termine le monde. Au bout du bout de l’Amérique,  ici un lieu dont le nom se suffit à lui-même. Ushuaia, ville la plus australe du monde, quatre syllabes qui se chuchotent et tirent derrière elles nombre de fantasmes. Et si le mythe ne souffre pas pleinement la comparaison avec la réalité, la ville et toute sa région, Terre de Feu à la nature brute et déchaînée, évoquent à tout instant l’histoire de l’humanité, celle de son génie mais aussi de sa folie à la conquête du globe.

Terra incognita

Le bus a quitté El Chalten et la Patagonie pour couper par le Chili, à travers une pampa inlassablement sèche et jaunie. Sans prévenir, la route 257 s’arrête net et se jette dans la mer. L’étroit bras dans lequel s’enfile l’Atlantique porte là un nom combien évocateur : le détroit de Magellan.

La route 257, coupée par le détroit de Magellan.

La route 257, coupée par le détroit de Magellan.

C’était il y a cinq cents ans ou presque : l’explorateur portugais trouvait ici même un passage pour traverser l’Amérique,  qui allait permettre à son expédition (dont seul un des cinq bateaux reviendra, Magellan perdant la vie aux Philippines) d’être la première à boucler un tour du monde. Et à prouver définitivement que la Terre est ronde.  Le détroit se traverse par bac, sur une mer furieuse  (niveau 9 sur 12 sur l’échelle de Beaufort assure un membre de l’équipage), les dauphins de Commerson s’en donnent à coeur joie et bondissent de part et d’autres du bateau tanguant.

Passage de Drake, détroit de Le Maire : un coup d’oeil sur les vieilles cartes du museo maritimo suffit à réaliser que la Terre de Feu est l’ultime challenge des grands explorateurs, qui venaient ici à tâtons, la folie et le courage bien accrochés à la barre. Au loin, plein sud, commence un Antarctique qui n’a jamais été aussi proche, mille kilomètres à peine séparent de cette « terra » longtemps « incognita ». Fascinante sensation de se savoir entouré de ces terres et mers qui suscitèrent tant de convoitises et de rêves de l’impossible, dans ce bout du monde au sud de toutes les terres de la planète.

Phare du bout du monde, au bout du monde.

Phare du bout du monde, au bout du monde.

Extinction d’un peuple

La visite du musée est pourtant aussi l’occasion d’explorer la face sombre de la conquête. Elle porte un nom : Yamana. Ou le portait. Les Yamana, ou Yamans, étaient les indiens qui avaient invesi les bords du canal de Beagle sur lesquels Ushuaia s’est développée à partir de 1884. Ils avaient appris à dompter cette région qui, dit un proverbe, connaît « quatre saisons par jour », des vents froids et des pluies glaçantes au quotidien. Pour mieux les affronter, les Yamana restaient nus, à tout moment – s’enduisant tout au plus de graisse de phoque – les habits ne pouvant jamais vraiment sécher. A force de naviguer à genoux sur leurs barques, la forme de leur corps s’était modifiée, leurs jambes étaient plus courtes que le voudraient des proportions humaines normales, leurs genoux très ridés.

Tout cela a suffi aux Européens, et même à Darwin qui vint les étudier, pour juger que les Yamana étaient un peuple primitif, voire arriéré. Alors que les barques complexes qu’ils avaient élaborées avec l’expérience des siècles leur permettaient de naviguer sur le canal et de chasser au plus près  lions de mers et manchots bien mieux que n’importe quel vaisseau européen. Ces barques ignifugées, au milieu desquelles brûlait en permanence un feu. Ce fut d’ailleurs en voyant le manège des Yamana pêchant, et les multiples feux qui brûlaient sur les côtes, que Magellan donna son nom à  cette région.

Le savoir-faire des barques a disparu avec les Yamanas : de 3 000 en 1860, ils n’étaient plus que 300 en 1893, décimés par les tuberculoses et les grippes européennes contre lesquelles ils n’étaient pas immunisés. Mais aussi par de propriétaires terriens, qui à la fin du XIXe siècle, se sont vus attribuer à peu près tous les droits sur les terres de Patagonie que le Chili et l’Argentine voulaient développer. Le génocide des indiens de Patagonie commence tout juste à s’immiscer dans le débat public aujourd’hui. Les Yamana n’auront pas leur  mot à dire : la dernière descendante directe, la seule à parler encore leur langue, est aujourd’hui octogénaire.

Et le vent cessa de soufler 

Parc Tierra del Fuego, autour d'Ushuaia.

Parc Tierra del Fuego, autour d’Ushuaia.

L’histoire des explorateurs et celle des Yamana donnent, chacune à leur façon, un gain émotionnel à la découverte d’Ushuaia et de ses environs. Pas inutile à qui chercherait ici à se laisser happer par la force symbolique des lieux. Car la ville a beau se nicher au pied de montagnes qui fanfaronnent, grimpant net dès les rivages du canal de Beagle à l’instar des fjords du grand nord, son charme, s’il existât, n’a sans doute pas résisté à une urbanisation subitement accélérée depuis les années 80, activités touristiques et portuaires obligent. Amarrées aux quais, des paquebots rutilants embarquant à prix d’or vers l’Antarctique (on parle de 4 000 euros la semaine de croisière au large des glaces, pas moins et souvent beaucoup plus) font face à des cargos tout aussi massifs. Le petit port de pêcheurs cerclé de maisons colorées, image scandinavisante que peut renvoyer la ville du bout du monde dans certains imaginaires, n’existe pas ou plus vraiment. Organisé en plan rectangulaire à l’instar de nombre de villes argentines, le centre d’Ushuaia n’offre d’ailleurs guère qu’une succession de boutiques souvenirs qui vendent de la « fin del mundo » déclinée sur tous les supports.

Lions de mer mâles, à la conquête de femelles sur le canal de Beagle.

Lions de mer mâles, à la conquête de femelles sur le canal de Beagle.

Mieux vaut s’en échapper, pour embrasser une dernière fois la nature de la Terre de Feu le long du canal de Beagle. Le temps d’arpenter le parc national Tierra del Fuego, ses côtes découpées, ses bosquets et ses forêts d’arbres battus et abattus par les vents incessants, leurs formes inquiétantes tout droit sorties d’une aventure de Tolkien.

Ushuaia et le port.

Ushuaia et le port.

Et puis de s’embarquer sur le canal lui-même, faire du nez à nez avec une colonie de lions de mer dont les mâles sont en pleine lutte d’influence pour séduire les femelles. Leur beuglement rauque se mêle aux cris des cormorans et des mouettes plongeant en piqué dans la mer pour se ravitailler. Le petit voilier se faufile entre les ilots, fait le tour du phare du bout du monde. Ultime symbole de la Terre de Feu qui s’achève. Il met le cap sur le port et rallume son moteur. Le vent a finalement cessé de hurler.

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