Iguazu, démesure tropicale en sursis

Posted on 25 février 2015

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Combien de temps faut-il contempler un paysage pour qu’il imprime la mémoire ? Peut-on décider d’un moment précis qu’il construira un souvenir durable ? Le questionnement pourra paraître incongru, d’autant plus qu’il n’appelle sans doute aucune réponse précise. Mais, à devenir coutumiers du crapahutage en hauts lieux de ce que la nature – et parfois l’homme avec elle – sait façonner de plus prenant, les Carnets y font face de manière récurrente, leur auteur étant du genre, qui à Pétra, qui en Islande, qui dans l’ouest américain, à grapiller quelques minutes au-delà du premier sentiment de satiété ou à se retourner plus que de raison une fois un lieu quitté pour attraper un détail qui aurait échappé à la photographie oculaire.

Cette première escapade dans l’hémisphère sud ne va pas faire exception, à l’assaut d’une Argentine longtemps fantasmée et qui s’avère de sa frontière brésilienne à son bout du monde méridionnal un terrain idéal aux émerveillements, longues contemplations et autres empilements d’images souvenir en tout genre.

La nuit ellipse

A peine descendu au sud du globe, pour une première étape inévitable à Buenos Aires, immense ville multifacette qui fera l’objet de la conclusion de ces carnets argentins puisque c’est là que s’achèvera également le voyage, il s’agit de repiquer au nord, direction Puerto Iguazu, camp de base pour découvrir les chutes d’eau éponyme. Pour y quérir les premières émotions, mais aussi goûter l’atmosphère semi-équatoriale.

Embarqué pour une longue remontée en bus depuis la grouillante gare routière de la capitale argentine, le voyage commence aux dernières lueurs du jour, l’autouroute file, bordée de longues étendues verdoyantes, baignées dans un climat tempéré d’été, agréablement tiède, rien d’improbable pour un Européen. La nuit dans le bus va devenir ellipse : à l’ouverture du rideau le lendemain matin, c’est un alignement touffu d’arbres aux formes de feuille inconnues, une végétation foisonnante, le long d’une route devenue incertaine, percée de nids de poule, sur l9une terre pourpre et humide des pluies régulières. Il n’y aurait presque pas besoin de sortir du bus pour ressentir la moiteur évidente de cet extrême nord-est argentin, niché dans une trifrontière avec le Brésil et le Paraguay. Dans cette profusion végétale s’intercalent ici et là quelques villages, à coups de vieilles bicoques plus ou moins rafistolées, voitures modèle années 90, vieux garage et autre magasin fourre-tout. Changement de monde, aussi.

Cette végétation, c’est celle de la salva paranaensis, deuxième forêt tropicale d’Amérique du Sud, d’apparence pleine de vie et pourtanten train d’agoniser. Du million de kilomètres carrés sur lequel elle s’étendait il y a encore quelques dizaines d’années, ne subsistent aujourd’hui que 54 000 km². La faute à l’exploitation minière, mais surtout au développement de cultures massives et notamment celle du soja, nouvel or vert de l’Argentine, devenu premier exportateur mondial d’huile et troisième de graines de soja, et qui renfloue des caisses étatiques trouées par une crise sans précédent au début du siècle grâce à une taxe de 35% sur chaque tonne qui sort du pays. Le soja en Argentine c’est partout (la moitié des cultures aujourd’hui), transgénique et à n’importe quel prix, y compris celui de la destruction de ce patrimoine unique. Conséquence immédiatement visible de cette déforestation : les eaux du fleuve Iguazu, encore transparentes il y a quarante ans, sont désormais teintées d’une couleur brunâtre, celle de la terre qu’elles emportent puisqu’elle n’est plus retenue par les racines des arbres, tant ils sont méthodiquement arrachés.

 

Chutes d'Iguazu, depuis la rive argentine.

Chutes d’Iguazu, depuis la rive argentine.

 

Vertige du déchiffrage

Inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, le parc naturel d’Iguazu qui s’étend entre Argentine et Brésil, n’en reste pas moins un ilôt protégé face à la folie destructrice. Il y a bien sûr l’immense arc de cercle des chutes, étendu sur près de trois kilomètres, faille géologique monstre qui s’étend du double à chaque point de vue lorsqu’on longe la rive brésilienne, comme si elle ne voulait jamais finir. Les eaux caramel de l’Iguazu (nom qui signifie « grandes eaux »dans la langue des indiens guarani, habitants historiques des lieux) ramifié en canaux s’effondrent ici en plus de 200 chutes, l’eau tombe par centaine d’hectolitres à la seconde. Le roulement sourd gronde en continu, métronomique et presque industriel.

Les chutes d´Iguazu, vue du Brésil.

Les chutes d´Iguazu, vue du Brésil.

C’est un vertige permanent que de procéder au déchiffrage de ce spectacle. Il s’atténue lorsque le regard parvient à fixer quelques secondes une gerbe d’eau pour suivre sa chute, subitement ralentie, ou en s’attardant  sur le décor édénique dans lequel il est mis en scène. Chaque chute tombe en plusieurs temps, formant à chaque étape des micro-lagons bordés de roches orangées taillées par les âges, d’arbres et plantes déclinées en milliers de variétés, leurs feuilles scintillant de la bruine qui remonte par nuages épais de chaque cataracte. Autour, comme dans le reste du parc, s’ébattent oiseaux et insectes en tous genres, énormes papillons, colibrilles, parfois même petits varans et autres bestioles à écaille et les inévitables et adorables coatis, cousins du raton laveur et véritables mascottes des lieux, invétérés dévoreurs de nourriture industrielle, sachet de mayonnaise compris, qu’ils vont jusqu’à arracher des mains du touriste (véridique).

Iguazu 2

Coati, aussi à l’aise sur le béton que dans la forêt, à la recherche d’une nouvelle tapas pour poursuivre le festin quotidien.

 

Chutes, en plongée du còté argentin.

Chutes, en plongée du còté argentin.

L’observation répétée de ces recoins paradisiaques permet de s’échapper, du moins mentalement, du troupeau touristique dans lequel tout voyageur se retrouve inévitablement placé, de se faufiler sans plus trop y prêter attention entre les pénibles perches à selfie et non moins pénibles chefs de famille exhibant à nu leur ventre protubérant, et de constituer bout à bout le tableau exubérant et démesuré d’Iguazu. C’est d’ailleurs peut-être dans ce sentiment profond de quintescence de la Terre suscité par les merveilles naturelles que le souvenir a toutes les chances de se fixer au mieux à la mémoire qui l’emporte.

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