L’Ouest américain, pour un apprentissage de l’inattendu

Posted on 12 septembre 2013

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Peut-être plus encore que toute autre destination, l’Ouest américain est un voyage évocateur. Celui que chacun s’est  « toujours dit qu’il faudrait faire un jour ». Celui sur lequel tout le monde a un avis. Une enquête d’opinion informelle d’avant départ a donné un résultat assez clair : là où mes précédents voyages suscitaient un enthousiasme variable, l’évocation de mon mois de route américaine a mis tout le monde d’accord, recueillant systématiquement des réactions enthousiastes, envieuses ou sympathiquement grinçantes. Car chacun a en lui des images bien ancrées, tirées des westerns, des pubs, et plus généralement de la « culture américaine », les grandes étendues arides, le sable rouge, une Chevrolet aussi longue que large et son nuage de poussière sur une route déserte, des indiens et leurs plumes, John Wayne, le cri d’un condor au dessus d’un canyon immense, autant de représentations de cet ouest de cet ouest qui l’ont rendu mythique.

Autant d’évocations pour un dilemme : trouver l’inattendu dans un voyage dont j’ai justement l’impression d’avoir déjà pré-enregistré les images marquantes, créant une sensation de savoir à l’avance ce qui en sera retiré.  Il va falloir un peu de patience pour comprendre, en deux temps,  que la beauté de ce voyage est loin de se résumer à une succession d’images.

Bataille millénaire

La première étape met les pieds dans le plat : Grand Canyon. Et ça ne loupe pas : je scrute le gigantisme du lieu, le mélange des couleurs, l’enroulement sinueux du Colorado entre les roches dans l’attente d’une évocation. Mais de ce côté-là, c’est une sensation de déjà-vu qui tient la corde. Et ce n’est pas  le souvenir – nécessairement très vague – d’un voyage familial dans ces mêmes lieux alors que je n’avais pas la moitié d’une décennie qui l’expliquera.

Le déclic vient finalement de la voyageuse : elle fait remarquer qu’ici rien ne bouge sinon l’eau du Colorado, qui coule très lentement, calée dans son sillon en méandres au fond des âges. A cette remarque, le Grand Canyon immobile se met en mouvement à mes yeux.  L’entrecroisement des roches se transforme en un défilé pompeux d’avancées rocailleuses, tantôt généreusement arrondies, tantôt abruptes, qui semblent se livrer une bataille millénaire de majesté. Leurs couleurs tristes en rouge, gris, brune, deviennent une palette impressionniste étincelante. La faille s’éveille et fait parler ses centaines de millions d’années. Il suffisait de trouver le bon prisme pour appréhender comme il se doit le lieu, l’espace d’un long jour de marche et de contemplation.

Grand Canyon, quelques milliards d'années de mouvement imperceptible.

Grand Canyon, quelques milliards d’années de mouvement imperceptible.

La recherche de l’inattendu aux abords de la seconde étape ne s’en avère pas moins difficile. Le terrain est peut-être plus ardu encore : Monument Valley, un nom qui traîne derrière lui un cortège interminable de westerns, de fonds d’écrans, de posters de chambres de gamin, j’en passe. Tous ont en commun ce décor d’improbables formations rocheuses émergeant au milieu du désert, une image bicolore entre sol rougeoyant et ciel bleu éclatant.

Mais c’est justement cette image qu’il faut avoir en tête pour mieux en sortir : à l’approche de Kayenta, ville appendice du parc, les nuages s’amoncellent dans le ciel de l’Utah. L’orage tombe au loin, puis sur la route, puis s’en va, laissant derrière lui un ciel d’après la pluie, sans doute beau comme ceux qu’Aragon rapportait aux yeux d’Elsa. Il suffit alors de s’arrêter là, à ce moment précis de la route, sur un des petits encarts où les Navajos vendent leur artisanat. Et de regarder les formations rocheuses qui s’élèvent du sol, et semblent avoir repoussé à elles seules les ténèbres de ces cieux de bleu d’encre et de gris, torturés et tumultueux. Le vent file sous les vêtements, les 4×4 passent dans un ronronnement régulier, et puis le temps peut s’arrêter. Monument Valley est sorti du cadre de l’image préconçue, dans un instant qui suffit à donner à la déambulation du lendemain, sous le soleil des clichés, toute la saveur qu’elle n’aurait peut-être pas eue sinon.

Monument Valley, ciel d'après la pluie.

Monument Valley, ciel d’après la pluie.

Grand huit et grande démesure

Mais plus que la recherche du détail, c’est à la patience qu’appelle l’Ouest américain pour livrer ses secrets. Les deux premières étapes ont permis de constituer un pécule de vécu, qui va se révéler le préalable nécessaire pour que le charme du voyage opère. Car, en faisant traverser chaque jour au voyageur des sentiments extrêmes, complémentaires autant que contradictoires, ce voyage se révèle sur la durée,  en enchaînant les miles, les étapes et les paysages.

Il faut ainsi entrer dans la vallée de Zion sous le déluge pour aborder sous une chaleur âpre le jour d’après ces roches immenses de grès dont le rouge ocre, qui serait tout droit sorti de l’intérieur de la Tour de Babel de Pieter Bruegel, cache une vallée resserrée, luxuriante de végétaux et d’animaux qui vaquent en liberté, une sorte de huis clos merveilleux qui donnerait une certaine idée d’Eden. Une fois ne sera pas coutume, je me dis que je comprends les Mormons qui ont choisi le nom de ce lieu, car Zion a bien quelque chose de nos représentations des jardins éternels. Ces mêmes Mormons n’avaient pas tout à fait tort non plus quand ils baptisèrent la Vallée de la mort : à quelques heures de route du paradis, la température monte jusqu’à 50 degrés, et même le vent n’apporte que des bouffées de chaleur supplémentaire, l’enfer ne semble plus très loin. Le purgatoire se trouverait alors peut-être entre les deux, dans l’étape forcée de la veille au soir à Las Vegas, dont le Strip, le boulevard principal, regroupe les désillusionnés et les rêveurs qui auraient fait de la machine à fric l’outil de leur jugement.

Barrage de Lake Powell.

Barrage de Lake Powell.

L’Ouest américain, c’est aussi passer, lors de cette même nuit de Vegas, d’un luxueux palace dégoté pour une  somme dérisoire, à quelques heures d’un sommeil pas exactement serein, campant aux abords d’une forêt du parc de Yosemite où les ours en liberté ne sont pas farouches quand il s’agit de se promener entre les tentes. C’est aussi rouler des heures dans les pleines désertiques de l’Arizona pour déboucher d’un coup d’un seul sur les abords des montagnes rocheuses du Colorado et leurs plaines verdoyantes. Y visiter les habitations troglodytes des indiens pueblos de Mesa Verde, pour se baigner ensuite en contrebas de l’immense barrage artificiel du Lake Powell. Se laisser surprendre par la beauté de ce canyon inondé par l’homme, qui pour une fois a bien fait les choses dans sa relation avec la nature. Se faufiler aux abords du même lac dans les Antelope canyons, entre les parois poreuses lissées par l’eau et le temps, pour mieux embrasser la grandeur nature des montagnes de Tuolomne, au nord de Yosemite. Y respirer, enfin, le même air dont on croyait étouffer devant les étendues lunaires de Zabriskie Point, lieu mythique de Death Valley. Réaliser à chaque étape, chaque marche, chaque contemplation combien ce qui s’offre au voyageur n’a plus à rien à voir avec la halte précédente, et comment ce grand huit de sensations est propre à exalter chaque sens, un à un, à chaque moment.

C’est ici qu’est l’inattendu.  L’ouest américain  est une démesure des sentiments ininterrompue. La patience emmène le voyageur dans une exaltation que peu d’autres voyages peuvent susciter de la sorte. C’est tout ce qu’aucune image ne pourra jamais raconter.

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