Un autre bout du monde (1)

Posted on 24 septembre 2013

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Des cinquante Etats américains, s’il en est un à travers lequel ce pays s’incarne dans toute sa diversité, c’est sans doute celui-là. La Californie, c’est d’abord un « bout du monde » et donc le bout de la Terre promise des colons, l’incarnation du rêve américain de ceux qui, un temps, sont venus y chercher once par once l’or d’une hypothétique fortune et de ceux qui, aujourd’hui, rêvent de ce même jackpot en tentant de faire exploser leur start-up de nouvelles technologies ; c’est un Etat multiethnique, miroir du fameux – mais pas toujours très efficient – « melting pot » américain, où les descendants de ces colons européens côtoient les immigrés venus de tout ce que le reste du continent compte d’hispanisme, mais également nombre de descendants d’immigrés (ou d’esclaves) africains, asiatiques du sud-est, du Japon, de Chine ou de Corée – bref, le monde entier se retrouve ici ; c’est l’Etat où  les fortunes démesurées et le show-biz vivent à côté des »street people », oubliés de l’American dream ou vétérans laissés pour compte ; et la Californie est, enfin, une incarnation de l’Amérique toute entière aux yeux du voyageur qui en une semaine de route croise des déserts éreintants, des montagnes aux neiges éternelles, des côtes océaniques escarpées, un San Francisco aux allures lointaines d’Européenne ou un Los Angeles qui a tout de la monstre-mégalopole.

Une semaine c’est peu, mais ça permet de parcourir cette route qui change d’allure chaque jour, le temps d’un portfolio des Etats-Unis en forme de fer à cheval ou de demi-tour, c’est comme on voudra, parti de la Vallée de la mort pour monter jusqu’à Yosemite, puis Bodie, pour rejoindre San Francisco via les falaises de Big Sur avant de redescendre plein sud en direction de la frontière mexicaine.

Californie

Désolation sans issue

Le délire à paillette et le bling-bling miteux de Las Vegas dans le rétroviseur, la route de Californie commence un matin d’août en direction de la Vallée de la mort. Las Vegas, construite en plein désert et de toutes pièces dans les années 1960, n’a pas franchement inclus la verdure dans son plan d’urbanisme et dès la sortie de la ville, les paysages du Nevada reprennent le dessus, roches brunies ou jaunies, sèches, tellement sèches, polies ou accidentées, sols de sables rougeoyant où ne poussent guère que des cailloux. Cette désolation a quelque chose de fascinant, et elle a beau être le décor principal du voyage depuis dix jours, elle n’a rien perdu de sa puissance évocatrice.

C’est pourtant bien peu en comparaison du spectacle ahurissant qu’offre la Vallée de la mort,  interminable étendue désertique qui n’a plus guère à voir avec ce que je connais de la Terre, atteinte après deux heures de route direction l’ouest.  Dès les premières heures du matin, la température a grimpé à 50 degrés et ne baissera pas avant le coucher du soleil.

Ici, même le vent brûle : la moindre brise ne procure au corps que de la chaleur, encore de la chaleur, toujours. C’est comme si la désolation n’avait pas d’issue, entre les roches froissées de Zabriskie Point, les mers de sels et les dunes à perte de vue. Il faut alors s’en remettre à quelques oasis de vie éparses, qui émergent comme un espoir, ici un cactus, là une tige tentant de défier l’ordre naturel. Et puis surgit « Artist Drive » où, à défaut de végétaux, la nature asséchée offre ce qu’elle sait faire de plus beau pour les yeux de l’homme, une improbable palette de roches ou s’emmêle un mélange de couleurs, du vert, du bleu, du turquoise j’en passe, qui viennent égayer cette vision certaine de fin du monde. Mais tellement envoûtante. Ce voyage au centre de la Terre s’achève à Badwater, point le plus bas du pays, à 86 mètres sous le niveau de la mer.

Artist Drive, oasis de couleur à Death Valley.

Artist Drive, oasis de couleur à Death Valley.

Comme pour mieux redécoller le lendemain. Sans vraiment prévenir, sans crochet ni autre lacet, la route monte peu à peu et débouche à plus de 2 000 mètres d’altitude dans la Sierra Nevada où s’est niché le parc de Yosemite. Le temps d’une randonnée qui évoque les plus belles Alpes, verdures ombragées et  lacs frais, avant de mener au coucher de soleil rosé sur la Yosemite Valley après avoir croisé daims, cerfs, écureuils et marmottes (mais malheureusement – ou pas  – d’ours) en pleine liberté et pas bien effrayé par la présence humaine, la Californie a déjà offert en 24 heures deux de ses visages les plus intenses. Et il ne faudra guère de miles pour en voir d’autres.

Bodie, ville fantôme

A quelques encablures de la sortie de Yosemite, prise côté est car la route de l’ouest est fermée par les incendies déclenchés par la cigarette d’un chasseur imbécile (ce  blog ne s’interdit pas quelques pléonasmes), la route crochète en direction de Bodie. Si le nom n’a pas la qualité évocatrice des deux précédentes étapes, le lieu incarne pourtant toute la conquête de l’Ouest. Bodie a été fondé en 1859 après que W.S Bodey (j’ai un faible pour ces villes dont le nom n’est qu’une adaptation de son père fondateur) a découvert de l’or sur ce versant nord de la Sierra Nevada, encore vierge de la grande ruée commencée en 1848 dans les pas de Johann Sutter. Pas pour longtemps : en quelques jours, la pépite provoque l’apparition de cette ville, qui va compter jusqu’à 10 000 habitants, avant de  disparaître en bonne partie après un incendie en 1932, puis d’être fermée et de abandonnée en ville fantôme en 1942.

Bodie, ce qui fut la rue principale.

Bodie, ce qui fut la rue principale.

De cette ville qui exista le temps d’un battement de cil de l’Histoire, il reste aujourd’hui une apparition figée parfaitement prenante: un ensemble de bâtisses en bois décrépi, des maisons et des commerces, architecture simple, et le complexe d’exploitation de l’or, balayés par un vent permanent qui donne la sensation d’être en plein far west.

Il ne me faut pas beaucoup forcer pour imaginer deux gredins sortant du saloon en s’écharpant, se rouler dans la poussière de la rue principale, avant de décider de savoir lequel d’eux est de trop dans cette ville avec un bon vieux duel au Smith & Wesson. La ville s’arrête, mineurs et badauds regardent, pan. La ville s’arrête, comme tout s’est arrêté net il y a 70 ans, laissant les traces figées d’une prospérité qui fit un temps de Bodie la deuxième plus importante ville de Californie. Témoins de cette ère révolue, quelques intérieurs de maisons que l’on imagine jadis cossues, avec leurs confortables fauteuils en cuir désormais délité, recouverts de centimètres de poussières, une école où les cartes du monde sont encore accrochées aux murs de la salle de classe, des bars qui auraient fermé hier avec leurs bières posées sur le comptoir (sur ce point, comme sur quelques autres, le personnel du Bodie State Park s’est certes un peu arrangé avec l’Histoire), à côté d’un piano dont j’entends presque s’échapper une vieille mélodie de saloon désaccordée.

Je quitte Bodie avec la sensation que ce détour sur la route était  un voyage dans le temps proche de l’authentique, une sensation passionnante qu’aucun musée ni aucun film de John Ford ne pourraient jamais donner.

La suite du carnet de Californie à lire cette semaine ici-même.