Un autre bout du monde (2)

Posted on 28 septembre 2013

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Les Carnets ne sont pas vraiment familiers avec l’idée de s’étendre sur une ville parcourue le temps d‘un week-end. C’est généralement bien insuffisant pour saisir plus que le b.a.-ba touristique et comprendre ce qui fait l’intérêt d’un lieu : ceux qui y vivent et comment ils y vivent.

C’est donc bien parce qu’elle une étape incontournable de la route de Californie (lire le début de la route ici) que San Francisco fera exception. Et ce d’autant plus que deux jours suffisent pour comprendre qu’elle est tout sauf une ville qui se visite, elle se vit. Ici, il n’est pas question, outre quelques musées et le forcément saisissant Golden Gate Bridge (ci-dessus), de monuments-symboles ou d’églises et autres pierres qui diraient quelques chose de la ville, de son histoire et son esprit. C’est bien là tout l’intérêt mais aussi toute la frustration de San Francisco : la « visite » consiste justement à s’imprégner de tranches de vie de quelques uns des 36 quartiers. Ambition évidemment irréalisable en 48 heures.

Hippies et beatniks 

Il faudra donc se contenter d’arpenter les rues de Mission, quartier très latino, ses impressionnantes fresques de street art, sans pouvoir saisir ce qui l’a transformé depuis quelques années en un quartier super-branché ; parcourir celles de Haight Ashbury, l’ancien quartier hippie, avec pour toute évocation de l’époque glorieuse, un passage devant les maisons de Jimi Hendrix ou Janis Joplin et quelques guitaristes crados qui semblent jouer le « San Francisco » de Scott McKenzie,  depuis 40 ans sur le même bout de trottoir ; passer brièvement dans North Beach, berceau des beatniks, feuilleter un exemplaire de Sur la Route en V.O sans pouvoir complètement se replonger dans l’esprit d »Allen Ginsberg et William Burroughs ; déambuler une fin d’après-midi dans Soma (c’est-à-dire « South of Market » – aux Etats-Unis, on préfère l’acronyme au sigle indigeste à la française), bien sentir que cette ville a quelque chose à part, empreint d’avant-gardisme, de tolérance, et d’un certain épicurisme dont témoignent les quelques habitants abordés ou la proportion de personnes s’adressant la parole en parfaits étrangers dans les transports en commun. San Francisco ne se donne pas à ceux qui passent seulement pour la voir. Elle ne leur laisse qu’une sensation nécessairement enthousiaste mais tout aussi frustrante.

Fresques street art sur le Women’s building, dans le quartier de Mission à San Francisco.

Le départ de San Francisco sur cette sensation douce-amère se fait par l’historique Route 1, qui longe la côte ouest jusqu’à Los Angeles. Quelques dizaines de miles vont suffire pour se transporter dans une toute autre ambiance : à Pacific Grove, la communion avec la nature reprend le dessus. C’est là qu’a élu domicile depuis quelques dizaines d’années une colonie de phoques, qui cohabite harmonieusement avec loutres, pélicans et autres cormorans, dans un joyeux vacarme. Et il y a de quoi se laisser surprendre à regarder de longues minutes le spectacle des phocidés qui se laissent glisser le long des rochers ou font la planche sur l’eau. Brute et sincère, la nature animale comme elle se révèle au cours de ce voyage américain a cet étonnant effet sur l’homme de provoquer une fascination émue à laquelle il est difficile de couper court.

A toutes fins utiles : les phoques ont des couleurs de peau qui se confondent avec le rocher.

A toutes fins utiles : cliquer sur la photo permet de l’agrandir. Les phoques ont des couleurs de peau qui se confondent avec le rocher.

Dompter la côte 

A mesure qu’elle approche de Big Sur, la route s’entortille entre des criques escarpées et des falaises qui cisaillent une mer dont les teintes varient du bleu corail au noir profond, comme pour annoncer l’entrée dans le Pacifique. Chaque viewpoint, soigneusement aménagé presque tous les 100 mètres mériterait presque un arrêt : ouvrir la portière, se laisser prendre d’emblée par le vent ininterrompu, celui qui gonfle les habits, rafraîchit le corps d’un coup d’un seul dans la chaleur déclinante de septembre, et puis regarder, regarder encore, la mosaïque des couleurs des falaises, à grand renfort de jaune et de vert et leurs avancées audacieuses dans l’océan, comprendre les mots d’Henry Miller qui avait fait de Big Sur son refuge et y voyait « le visage de la Terre tel que le créateur l’a conçu », ce paysage qu’aucun regard ne peut dresser et qui donne une certaine idée de bout du monde. La journée s’éteint lentement devant le coucher de soleil. Les rayons zigzaguent sur l’eau huileuse au gré des nuages et finissent par disparaître, à l’ouest, loin, si loin, dans le Pacifique immense qui commence ici pour des milliers de kilomètres jusqu’aux rivages asiatiques.

Côte pacifique à Big Sur.

C’est sur ce même coucher de soleil pacifique que je quitte la Californie, une nuit plus tard à Los Angeles. Rarement la perspective de découvrir une ville m’aura aussi peu inspiré : j’ai tellement entendu de choses peu engageantes sur la mégalopole californienne – trop grande, trop bétonnée, trop laide, tant de trop – que l’ultime étape s’était réduite à une journée.

Ne rien attendre est pourtant bien le meilleur moyen d’être agréablement surpris. Tout restant relatif, Los Angeles tient la dragée haute à ses clichés. Il y a en vérité quelque chose de plaisant à arpenter le front de mer de Venice Beach, malgré son ambiance surfaite et huilée ; quelque chose de nécessairement excitant à découvrir Hollywood, malgré son déballage de paillettes et d’attrape-touristes ; un plaisir certain à rouler le long de l’avenue Santa Monica et ses interminables 25 miles de long, bien qu’aucun carrefour n’y présente de réel intérêt culturel ; comme à rencontrer sans l’avoir chercher, dans les rues de Downtown, le charme suranné des buildings, tout droit sortis d’un de ces plans d’ensemble qui servent de coupe entre les différentes séquences d’une série des années 80.

Que cette image soit la dernière de Californie a quelque chose de plaisant : une évocation si américaine dans cet Etat qui évoque tous les Etats-Unis. Le temps d’un demi-tour à faire tourner la tête tant ce pays a à montrer d’atmosphères hétéroclites. Tant on ne peut le quitter avec déjà l’irrésistible envie d’y revenir.