Hautes terres, hautes exaltations

Posted on 7 septembre 2014

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Il ne s’agirait pas d’aller jusqu’à dire que, si l’Ecosse se démarque du reste du Royaume-Uni, c’est aussi grâce à une nature et des paysages bien à part. Mais ce voyage est en tout cas l’histoire  des paysages atypiques, parfois uniques, des Highlands, qui tiennent leurs promesses en terme d’exaltation de la nature.

D’Edimbourg, il ne faut que quelques minutes pour pénétrer dans l’Ecosse brute, qui commence dès la région des Trossachs, contreforts des Highlands. Au bord du Loch Katrine, on entre dans le décor par la grande porte, eau calme, parsemée d’îlots sauvages, dans un cadre de montagnes ballonnées qui a sans doute participé de l’inspiration de Walter Scott qui écrivit ici son poème « Lady of the Lake« . Les Highlands sont d’ailleurs le terrain de jeu propice des romantiques. Autre décor et autre poète, quelques dizaines de miles au nord, devant l’étonnante chute d’eau de Foyers, qui inspira Robert Burns, lequel décrit les lieux mieux qui quiconque : « Among the heathy hills and ragged wood/ The roaring Fyers pours his mossy floods /(…)  Still thro’ the gap the struggling river toils/ And still, below, the horrid cauldron boils« .Ah, lyrique Ecosse! Surtout quant à l’inspiration des poètes du XIXe siècle, vient s’ajouter, à Foyers, la légende: la chute donne sur l’immensément long Loch Ness (35 km) qui fend les Highlands en deux. Et s’avère une halte pleine de surprises.

 

Aux lumières changeantes

Là où j’attendais d’affronter une horde de touristes chinant dans une pullulation de boutiques, pseudo-musées et autres tours guidés vers une rencontre surnaturelle peu probable, les rives du loch le plus connu du monde sont en réalité raisonnablement fréquentées et traitent le phénomène Nessie avec sobriété. Seules la  baraque d’un sympathique obsédé qui affiche 20 ans de traque infructueuse de la bête depuis la plage de Dunes, le vague Exhibition Centre de Drumnadrochit flanqué d’une réplique plastifiée douteuse du supposé plésiosaure, ou de quelques magasins de souvenirs nécessairement kitchs, rappellent que ce Loch n’est pas tout à fait comme les autres. De quoi rendre la visite plus agréable que prévue, d’autant que, si le Ness n’est pas le loch le plus impressionnant d’Ecosse, le panorama offert en face de la cascade de Foyers révèle la beauté typique des Highlands. 

Cascade de Foyers, qui inspira Robert Burns.

Cascade de Foyers, qui inspira Robert Burns.

Beaucoup douteraient de la pertinence d’une balade écossaise estivale, au prétexte que ce n’est pas tout à fait la destination idéale pour prendre son quota de haute température et de soleil avant d’affronter l’automne français. Je ne les contredirai pas sur ce point : il est effectivement très peu probable de passer une journée complète au sec, dans un pays où les gouttes tombent même des ciels les plus dégagés. Mais ce sont justement ces pluies incessantes qui donnent à la nature écossaise sa beauté propre. Aux bords des Lochs, et notamment en regardant la rive ouest du Loch Ness depuis Foyers, les larges collines se couvrent de toutes les nuances de vert : ici une parcelle de forêt vert empire,  là une longue étendue d’herbe nuance malachite, parsemée de bosquets kakis, de mousse émeraude, de pierres aux reflets vert de gris. Un patchwork multichrome en nuances d’une couleur unique comme je n’en avais jamais vu, y compris dans des endroits que l’acceptation commune qualifierait d’exotiques.

Old Man of Storr, Isle of Skye.

Old Man of Storr, Isle of Skye.

Le plaisir n’est pas pour autant boudé le lendemain, sur l’île de Skye, où, après avoir écouté l’argumentaire parfaitement rôdé de Brian pour l’indépendance de l’Ecosse, le tour en méandres des côtes en falaises se fait sous un soleil rare qui, jouant avec les nuages, révèle en levées d’ombres répétées les immensités sauvages de ce finistère écossais. Le spectacle de Skye se lit mieux encore aux lumières changeantes, en grimpant à l’Old Man of Storr, mystérieux roc qui pourrait tenir lieu de menhir géant planté devant un chaos rocheux ; ou depuis les divers « points », nichés au bout de chemins tortueux, en escarpe sur des cirques de falaises jetés à pic dans la mer du Nord, le regard au loin, très loin, vers le monde arctique ; ou encore le temps d’une balade côtière avec les moutons, dont les bêlements se joignent parfois au ressac pour fendre le silence absolu. Skye se quitte à la lumière inlassable et traînante du soleil écossais d’août, qui donne aux ciels des teintes empruntées aux tableaux d’avant la nuit de Caspar David Friedrich.

Côtes de Skye.

Côtes de Skye.

Lumière couchante de soleil sur Skye.

Lumière couchante de soleil sur Skye.

Grise est la couleur

Mais c’est en repiquant vers le sud, cap sur Glasgow, que les Highlands dévoilent leur plus beau secret. Le long de la route tracée dans le creux de la vallée de Glencoe, les montagnes en face à face accouchent de la quintessence des Highlands, une nature totale, à la fois heurtée et polie, effrayante et apaisante, à l’immensité lestée du travail de millions d’années invitant à la rêverie le minuscule voyageur. Il n’a plus qu’à jongler entre les gouttes pour se laisser prendre par la puissance des lieux, en grimpant, parmi d’autres chemins, le long de la « Vallée perdue » et ses allures verdoyantes de chemin d’Eden, ou en crapahutant d’un point de vue à l’autre, lesquels offrent, même à une centaine de mètres d’écart, une impression différente, comme s’il s’agissait de défier constamment l’immuabilité millénaire de Glencoe.

Au coeur du défilé de Glencoe.

Au coeur du défilé de Glencoe.

 

Glencoe, vue depuis la "Vallée perdue".

Glencoe, vue depuis la « Vallée perdue ».

Traverser les Highlands, c’est aussi faire un trek vertigineux à travers l’histoire bouleversée et passionnante de l’Ecosse, dont témoignent les pierres grises, invariablement grises, des églises, châteaux et autres vieilles rues de villages qui ont vaincu les siècles. Comme la cathédrale de Dunkeld, commencée au XIIe siècle, entre style normand et gothique, aujourd’hui réduite de moitié notamment après un des épisodes qui opposa en 1689 les caméroniens protestants et la résistance jacobite qui s’opposait à la destitution de Jacques II – et furent allègrement massacrés. Ou comme cette balade dans les rues d’Oban, promue station balnéaire au XIXe siècle par la reine Victoria, une de ces rares villes qui met en confiance dès les premières minutes, dégage une sérénité agréable. L’histoire de l’Ecosse est aussi celle des luttes intestines des divers clans « Mac », comptées au château de Dunlean aux abords de Skye et dans mille autres, ou celle de la vie de Bonnie Prince Charlie (1720- 1788), autre grand frondeur à la couronne anglaise, mentionnée à toute occasion. Et c’est en presque toute occasion, l’histoire d’une relation complexe avec la couronne britannique. Celle que les Ecossais continueront d’écrire, quel que soit leur choix leur du référendum du 18 septembre.  

 

Slim et kilt

Commencé sur une improvisation, le voyage se termine, comme s’il n’avait pu en être autrement, sur une surprenante découverte. Capitale industrielle passée, Glasgow me renvoyait l’image d’une ville décrépie, abattue par l’effondrement des piliers de son économie au cours du XXe siècle. Sauf qu’à l’instar de Lille ou de Liverpool, elle est en train de rebondir : les rives de la Clyde font peau neuve, les architectes contemporains les redécorant chaque année de nouvelles constructions plus ou moins convaincantes mais qui symbolisent le renouveau de la capitale économique écossaise. Laquelle vient par ailleurs d’accueillir les Jeux du Commonwealth et en a profité pour transformer la vieille cité ouvrière de Dalmarnock en quartier vert que les Glaswegians (chaque voyage à l’étranger est l’occasion de découvrir les étranges gentilés dont la langue française peut affubler certains habitants) peuvent désormais investir. 

Mais s’il est une balade architecturale à faire à Glasgow, c’est celle qui révèle l’emprunte laissée sur sa ville par Charles Rennie Mackintosh entre 1896 et 1924. De l’ancien siège du quotidien Herald, devenu musée, à la Willow Tea Room, l’architecte a inséré au milieu des imposants immeubles géorgiens quelques délicats témoignages d’Art nouveau que peuvent jalouser les plus belles réalisations de Vienne. Alors que les envoûtantes peintures de sa femme, Margaret MacDonald, rappellent le Klimt de la Sécession, au point de se demander « qui a influencé qui » dit Jack, le guide qui mène la visite de la Glasgow School of Art, chef d’oeuvre de Mackintosh dont une partie à bien malheureusement brûlé il y a quelques mois.

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Et puis au milieu de ces bâtiments, modernes, contemporains, il y a une ville qui grouille, accueille avec confiance le voyageur qu’elle entraîne dans son mouvement. Ce sont les ados et les post-ados qui investissent toute la longueur de Buchanan street un samedi après-midi, pour reprendre guitare, basse, percus, saxo à la main ou à capella, Pharell Williams et Nina Simone, Coldplay et Bob Dylan. Ce sont les cris sortant d’un pub où, pinte à la main, des inconditionnels sont déjà en train de suivre les matchs d’avant saison du Celtic Glasgow, pendant que les fans des Rangers rongent leur frein en attendant que leur équipe revienne en première division. Ce sont des jeunes arborant slim et coupe hipster qui côtoient ceux en Doc Martens et veste cuir, les filles en robes beaucoup trop courtes, au maquillage beaucoup trop prononcé, cheveux beaucoup trop décolorés et estime d’elle-même beaucoup trop oubliée, et les types aux physiques de lanceur de tronc des Highlands Games, crâne rasé, tatouages dévorant, mine avec laquelle on ne plaisante pas. Ce sont aussi les Ecossais en kilt, des pour touristes et des pour de vrai. Des joueurs de cornemuse, des pour touristes qui osent des reprises de Star Wars et Céline Dion et des pour de vrai qu’on écoute, emporté par ces notes jamais séparées, pendant plusieurs minutes.

C’est toute l’Ecosse et tous les Ecossais. C’est dans chaque discussion, qu’ils entament, quels qu’ils soient, toujours avec un sourire et une empathie manifestes, le charme inévitable de cet accent roulé et haché, qui d’aucuns trouvent laid et rèche, et pour lequel j’éprouve moi une vraie tendresse. Et c’est d’ailleurs bien le sentiment qui prévaut après deux semaines de route : c’est bien trop court pour saisir ce pays complexe et unique ; mais sans doute juste ce qu’il faut pour que le charme opère.               

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Posted in: Carnets du Nord