Reykjavik, les lumières du Nord

Posted on 17 mars 2012

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Ce petit rituel commence à me plaire. Le sac à dos sorti de l’armoire, dépoussiéré, les habits entassés à la va vite, compressés pour qu’en rentre le maximum, la paperasse vérifiée huit, neuf, dix fois, les oublis de dernière minute. Ces préparatifs achevés au milieu de la nuit, forcément, précédant le départ. Le lever tôt le matin, embrumé comme tous ces matins parisiens, mais avec une pensée lumineuse. Le RER B, bondé et nauséabond comme tous les matins parisiens, mais qui devient le temps d’un trajet, presque une plaisir. Arrivée à Roissy, check-in, dernière cigarette française, café, le Canard et Libé sous le bras.

Ce matin du 8 mars à Roissy a une saveur particulière. Un sentiment d’achevé. Sept ans qu’à chaque fois que je prends l’avion – pas si souvent, ceci dit- je passe devant les panneaux de départ et je cherche, juste après ma destination celle pour laquelle je changerais bien les plans en dernière minute. Reykjavik. Pas besoin de second choix aujourd’hui.

L’Islande commence dès l’avion. Bien : les hôtesses font leurs annonces dans ce vieux norrois qui me fascine je-ne-sais-pas-pourquoi-mais-c’est-tenace. Mal : pas de repas offert (peut-être les conséquences de la crise qui a manqué de faire sombrer le pays en 2008), et sandwich payants. Quatre euros pour un vieux jambon cheddar tout juste chauffé, on a fait mieux. Très mal : passé les trois heures de vol, je bouillonne de savoir quelle minute de ce 8 mars je pourrai marquer dans ma mémoire comme étant celle où j’ai vu la terre promise pour la première fois. 15h32, je crois, parce qu’à vrai dire, je n’ai pas vraiment regardé ma montre, paniqué par l’étendue blanche qui recouvre la péninsule de Reykjanes. Et si tout le pays était comme ça ? Et mes paysages verts, noirs, ils vont devenir quoi ? Et mes lacs turquoises, gelés ? Je suis pris de cette envie de crier « no way » (oui en anglais, pas parce que c’est cool, juste parce que c’est à mon sens le meilleur moyen d’exprimer cette combinaison de déception et d’indignation). Je ne suis pas convaincu que ça aura grand effet, je me ravise. Dans cette même optique, le voyageur (l’auteur de ce maigre blog) évite de partager ses pensées avec la voyageuse (on s’est bien compris) qui va partager sa route. Restons optimistes, rien n’a commencé.

Giboulée permanente

Le nécessaire est fait à l’aéroport de Reykjavik (acheter un peu d’alcool en duty free -1 : en fait au même prix qu’en France, mais sûrement pas à celui pratiqué en dehors de l’aéroport où la bouteille de 70 centilitres de vodka se paye 30 euros ; – 2 : halte aux mauvais esprits, cette vodka n’est là (presque) que pour supporter le froid si d’aventures une nuit glaciale de chasse aux aurores boréales se profilait). Le bus qui nous emmène de Keflavik à la capitale parcourt quarante-cinq minutes de paysages d’ordinaire noirs et bosselés de cendres, devenus blancs. Et commence à intensifier mon questionnement sur l’opportunité d’être parti en Islande en mars. Pourquoi venir à cette saison… c’est d’ailleurs la première chose que nous demandera le tenancier de l’auberge. J’ai à ce moment-là bien des réponses à lui donner, mais le doute les entourant devra attendre quelques jours de voyage pour être levé.

Le déluge de vent et de neige qui tombe sur Reykjavik à la sortie du bus n’arrange pas vraiment les choses. Mais l’avantage d’un voyage, c’est qu’il force sérieusement l’optimisme. Celui de l’Islande, c’est que les proverbes s’y vérifient vite : il se dit qu’ici quand le temps est mauvais, il faut attendre cinq minutes. C’est effectivement le temps qu’il faut aux nuages pour se disperser. C’est aussi celui qu’il leur faut pour se rassembler. Cette giboulée permanente a finalement une sorte de charme pas tout à fait déplaisant.

Rue autour de Laugavegur

Reykjavik. Une capitale de 200 000 habitants (pour un pays de 350 000 âmes) c’est pour le moins rare, et ce n’est en tout cas pas à mon tableau de chasse. Les comparaisons sont vite faites : l’Islande compte dix fois moins d’habitants que Paris intra-muros. Reykjavik deux fois moins que Strasbourg. Une mini-capitale donc, mais pourtant très étendue. Notamment parce que son organisation est étonnante : des maisons-jardins les unes à côté des autres, de grandes et longues rues silencieuses, souvent parallèles (et donc aussi perpendiculaires), bref, tout du suburb nord-américain. Et donc rien de très alléchant. Et puis subitement, jaillissent une dizaines de rues, quelques petites places, avec lesquelles Reykjavik marque son territoire, celui d’une capitale scandinave. Allées piétonnes, grosses bâtisses de banques et autres institutions, petits immeubles de toutes les couleurs vives possibles, pubs ici et café cosy là, Vínbúð, ces magasins exclusivement réservés à la vente d’alcool à des horaires bien stricts (on fait ce qu’on peut contre le « fléau » local), boulangeries à la cannelle, vente de pulls, de bonnets et de toutes les laines nécessaires.

Agent Fresco

Cette première balade dans Reykjavik est aussi celle d’un jeu de lumières saisissant. A 18 heures, le ciel s’assombrit subitement, mais le soleil paresse pendant deux heures avant de daigner disparaître. Dans ce jour en pleine nuit, le ciel est sombre mais étonnamment lumineux, les nuages se teintent d’un rose-rouge dont ils seront vêtus même jusqu’au lendemain matin. Sur le port de la ville, entre les bâtiments de tôles, les ferrys et les gros containers, les réverbères, leur lumière jaune luisante couplés à l’horizon bleu pétrole, amplifient la scandinavité des lieux.

Le voyage sera court, et la halte à Reykjavik se doit de l’être aussi. Une journée, pour y voir le musée national, dont la muséographie et l’interactivité peuvent servir d’exemple bien au-delà des côtes islandaises. Et dont les collections et l’histoire qu’il conte –celle d’un pays colonisé sur le tard (870) par les Vikings, depuis lequel a été découvert le Groenland, qui a subi la colère des volcans et des séismes, lesquels ont façonné ses paysages apocalyptiques et enivrants – mettent l’eau à la bouche avant de partir, étapes par étapes, jusqu’au Akureyri. Le temps encore d’aller voir la Hallgrimskirkja, l’église devenue symbole de la ville, et qui rend hommage aux orgues basaltiques formés par la lave sur différents sites du pays, d’arpenter Laugavegur, LA rue commerçante dépouillée – et il n’y a pas de quoi s’en plaindre- des sempiternelles enseignes internationales type H&M et Zara, renvoyées dans les centres commerciaux périphériques.

Hallgrimskirkja et ses fondations en orgue basaltique.

Puis de tester une spécialité locale, non pas à table où elles ne sont pas franchement nombreuses, mais dans les eaux thermales fumantes d’une des piscines de la ville. Puis de retrouver Drifa, une amie du déjà lointain temps de mon erasmus helsingois, de se rappeler les vieux souvenirs et d’évoquer le temps écoulé depuis et celui à venir, la laisser nous emmener découvrir Agent Fresco en acoustique au tout juste rénové opéra Gamla bíói . Les quatre islandais ne se débrouillent pas mal. Comme tant d’autres de leurs compatriotes.

On en parle avec Drifa d’ailleurs : comment un pays d’à peine 300 000 habitants peut-il produire autant de bons musiciens ? Björk, Sigur Ros, Mum, GusGus et j’en passe. Personne n’a vraiment de réponse, mais sans doute se trouve-t-elle en partie dans la question, l’émulation se propageant d’autant plus facilement dans un environnement restreint.

C’est sur ces bonnes notes, avec quelques gorgées de Viking – la bière locale, tout simplement – que s’achève la courte halte de Reykjavik. Sans dénigrer la capitale, ce n’est pas bien grave. On vient en Islande pour prendre une leçon de géologie et rêver devant ce que la Terre peut produire. La route peut commencer.

Posted in: Carnets du Nord