Mahoua, le droit au bonheur

Posted on 8 novembre 2009

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Je m’appelle Mahoua et j’ai 33 ans. C’est peut-être même pas encore la moitié de ma vie, mais je suis déjà épuisée. Je suis née à Abidjan, mais j’ai quitté mon pays il y a quatorze ans, parce que je ne trouvais pas de travail. En tout cas, je ne trouvais pas de travail qui me permettait de vivre décemment. Je suis partie en France, parce qu’on m’avait dit que là-bas, il y avait des emplois pour les Africains et qu’on était obligé d’être payé au moins 1000 euros par mois. 1000 euros par mois, quand même, c’est une sacrée somme.

Au début c’était difficile. Je n’avais pas de papiers, j’ai mis du temps à trouver du travail. Et puis finalement, j’ai été embauchée comme auxiliaire de vie dans une maison de retraite. Dans les Hauts-de-Seine. Une maison très luxueuse, où il y a des parents de députés. Alors il faut en prendre d’autant plus soin, dit le directeur. Je ne sais pas pourquoi, il trouve qu’il y a des gens plus importants que d’autres.

Le temps de voir venir

Je suis payée 1300 euros par mois, nets. Depuis Abidjan, j’aurais trouvé ça formidable. Mais j’ai vite compris qu’à Paris, c’est à peine suffisant pour vivre. C’est bizarre, les Hauts de Seine, c’est le département le plus riche de France. Mais on dirait que c’est surtout les riches qui font qu’il est riche, ce département. 1300 euros, ça ne fait pas beaucoup, mais j’ai quand même décidé de rester. Parce que grâce à mon travail, j’ai obtenu un titre de séjour. Dix ans, ça me laissait le temps de voir venir et de construire quelque chose ici.

A ma troisième année en France, j’ai rencontré un homme, un Ivoirien comme moi. On s’entendait bien, il me faisait rire. Avec le temps je m’étais fait des amis, surtout des Africains, parce que là où j’habite, à Clichy, il y en a beaucoup. On sortait souvent avec eux et puis moi j’ai fini par sortir avec lui, l’homme qui me faisait rire. On s’est aimé, on se l’est dit mille fois peut-être, peut-être même plus. Chaque été on rentrait chez nous en Côte d’Ivoire, on allait voir la famille, on faisait la fête, on dansait tous les soirs, je me souviens, il y avait mes frères, mes sœurs, mes cousins et tous leurs enfants, alors c’est comment la France, oh c’est formidable, la vie est belle, tout est mieux tu sais, je ne voulais pas les décourager de tenter leur chance un jour. On mangeait du mafé, du vrai, pas comme celui qu’on faisait à Clichy avec les ingrédients du Franprix, et puis tout ça c’était bien.

Lui il gagnait encore moins d’argent que moi parce qu’il ramassait des ordures toute la journée. Ca ne lui plaisait pas, mais il préférait faire ça ici que ne rien faire là-bas en Côte d’Ivoire. Et puis comme on s’aimait, on s’en fichait pas mal à la fin, de combien on gagnait. A force de s’entraîner, on arrivait à mettre de l’argent de côté chaque mois en plus de celui qu’on envoyait à Abidjan pour que nos frères arrêtent de crever la misère. Alors parfois on allait au cinéma, voir des films drôles ou moins drôles. Une fois on est même allé au théâtre parce qu’on jouait Ubu Roi et que ça avait des airs d’Afrique.

Au bout de trois ans, on s’aimait toujours, et presque autant qu’au premier jour. C’est déjà pas mal de s’aimer presque comme au premier jour après trois ans, des couples qui font ça, j’en connais pas beaucoup. Et tous ceux que je connais ils restent ensemble parce qu’ils ont peur de se retrouver sans personne, mais ils ne s’aiment plus vraiment. Moi, j’ai jamais voulu faire ça. J’ai toujours dit si je suis avec quelqu’un, c’est pour une vraie histoire, pas pour boucher le vide. Alors comme on s’aimait encore beaucoup, on a décidé qu’on allait mettre tout notre amour dans un bébé. Mon fils est né le jour de mon vingt-septième anniversaire et je crois qu’on ne pourra jamais me faire un plus beau cadeau.

C’est pas cher à Clichy

Heureusement que c’était le jour de mon anniversaire d’ailleurs, parce que dès le lendemain, la vie a changé. Mon mari est tombé malade. D’abord on a cru que c’était pas grave. Il avait demandé à un médecin qui faisait payer pas cher à Clichy. Et puis comme il continuait à tousser beaucoup et très souvent, on a quand même décidé d’aller voir à un vrai hôpital, pour être sûrs. Et eux, au vrai hôpital, ils ont été sûrs qu’en fait mon mari avait des poumons très fragiles et qu’avec tout le tabac qu’il avait fumé, il risquait de mourir bientôt. Un an après, il est mort.

J’ai pleuré beaucoup de jours et beaucoup de mois. C’était le seul homme que j’avais vraiment aimé. On avait tout construit ensemble, pour faire une famille ensemble, être heureux ensemble, un jour vivre confortablement ensemble, on voulait juste une vie normale ensemble et puis lui il était parti. Je me demande pourquoi la vie choisit parfois de récompenser vos efforts de la sorte.

J’ai pleuré, mais jamais devant mon fils. Parce que je ne voulais pas qu’il ait la même vie que moi et que j’avais décidé que ça commençait par ne pas voir la souffrance. J’ai continué mon travail, parce que si j’avais arrêté, c’est moi qui serais morte. Et puis j’avais des amis, plein d’amis, ils m’ont beaucoup aidé. Un jour, ils ont ramené à une fête un cousin qui venait d’arriver de Côte d’Ivoire. Il avait cinq ans de plus que moi, mais je lui ai tout de suite plu, parce que ce genre de choses, ça se voit tout de suite ou ça ne se voit pas, c’est comme ça.

Moi, il ne me plaisait pas. Enfin, surtout, je n’avais pas envie d’être à nouveau avec quelqu’un, parce que c’est trop douloureux quand ça se termine mal. Lui il voulait tout le temps s’occuper de mon fils quand j’avais trop de travail ou que j’étais trop fatiguée. Je le laissais faire parce que mon fils l’aimait bien, que quelque part, ça remplaçait l’absence de son père. Et puis il lui parlait en bambara et j’aimais ça, que mon fils il parle aussi le bambara avec un homme.

Il travaillait dans un restaurant des Hauts-de-Seine, dans les cuisines. Il faisait plein de petits trucs, la plonge, le nettoyage, l’assortiment des plats. Tout ce qu’il fallait faire dans l’urgence c’était pour lui. On partait au travail ensemble, avec la ligne 13 jusqu’à la ligne 1 puis jusqu’à Neuilly. Et puis il m’a tellement dit de choses, des gentilles et des belles, que j’ai fini par céder. Je ne sais pas si je me sentais capable de l’aimer, mais il avait fini par ne plus me déplaire, puis finalement par me plaire. On s’est embrassé un soir, puis un autre, puis on n’a plus arrêté.

Ensemble, ça ne sera pas tout

J’aimais fort, à nouveau, la vie souriait, à nouveau. Sauf qu’il n’avait toujours pas de papiers. Pourtant, c’était pas faute de travailler pour son restaurant. Son patron, ça l’arrangeait bien, parce que sans papier, il le payait comme il voulait. Alors pour qu’il ait plus vite des papiers, on s’est marié en janvier d’il y a presque trois ans. On a emménagé ensemble, il est devenu un vrai père pour mon fils. Lui il l’aimait comme son propre enfant, mais il en aurait voulu un aussi, un qui sorte de lui. On a essayé, beaucoup de fois. J’ai fait une, deux, puis trois fausses couches en deux ans. Après la quatrième, j’ai dit que je n’en pouvais plus. C’était comme si on m’avait tué quatre de mes enfants. C’était trop dur dans ma tête. C’était trop dur pour mon corps. Lui il a compris, il a dit on arrête, on sera très heureux avec ton fils que je considère aussi comme le mien.

L’an dernier, lui, ses collègues et des autres sans-papier en Ile-de-France, ils en ont eu marre de travailler pour moins cher que les autres et en plus d’être hors-la-loi. Ils ont fait grève, ils ont manifesté, tout ça, moi j’ai pas tout compris. La CGT a dit qu’elle les aiderait, parce que c’était scandaleux d’employer des gens en profitant qu’ils ont pas de papier, le gouvernement a dit qu’il les écouterait, puis qu’il n’y aurait pas régularisation massive, puis en fait il ne les a jamais écouté. Toute façon un gouvernement avec un ministre qui s’occupe de l’immigration et l’identité nationale en même temps, ça risque pas d’écouter beaucoup des sans-papier.

Mon mari a continué à travailler. Il a continué à faire des demandes de régularisation. Il a continué a espérer aussi. Mais la seule réponse qu’il a reçu c’était il y a deux semaines et c’était une convocation au commissariat. Nous on n’est pas bêtes, on a très bien su ce que ça voulait dire.

L’ambiance est devenue terrible à la maison depuis. On s’est disputé un soir, il m’a dit que j’avais rien fait pour l’aider, mais comment tu peux dire ça, on s’est marié, on a voulu avoir un enfant tous les deux, je lui ai répondu. Il est parti en claquant la porte, mais il est revenu le lendemain en s’excusant. Tous les jours on a cherché une solution. Ca nous empoisonnait la vie. C’est ça, un vrai poison, qui nous mangeait petit à petit.

Le poison et les larmes

J’ai demandé conseil partout, est-ce qu’il faut y aller à cette convocation, est-ce qu’il faut pas y aller ? Parce dans deux mois, ca fera trois ans qu’on est marié et alors c’est plus facile pour qu’il obtienne des papiers. Un soir, je suis allé voir des avocats bénévoles Porte de Clichy. Ils m’ont dit de pas y aller, au commissariat. J’étais perdue : j’avais jamais été contre la loi moi, j’avais trop peur que ça nous retombe dessus, que ça nous fasse du mal et à mon fils aussi.

Je suis ressortie de l’entretien encore plus stressée que j’y étais entrée. J’ai croisé un étudiant en journalisme et j’ai commencé à lui raconter mon histoire. Et j’ai commencé à pleurer. Et j’ai bien vu que lui aussi ça commençait à le faire pleurer. Il m’a dit qu’il essaierait de venir au commissariat et que s’il y arrivait pas, il parlerait de mon histoire.

Faut dire qu’elle est pas drôle mon histoire. C’est l’histoire de millions d’immigrés, mais avec des morts en plus. Avec de la malchance aussi. C’est comme ça en France, c’est comme ça ailleurs aussi. Finalement on n’est pas allé au commissariat. On espère que la police oubliera d’ici janvier de nous rappeler. Qu’est-ce que je ferais s’il était expulsé ? Qu’est-ce que je ferais toute seule avec mon fils, à torcher le cul des mères des députés de la France ? C’est comme ça qu’ils me remercieraient, les représentants du peuple ? Parce que vraiment, après tout ce que j’ai vécu, je trouve qu’on n’a pas le droit de me dire que je ne mérite pas de vivre heureuse en France.

N.B: j’ai rencontré Mahoua (le nom a été changé)  un soir d’octobre à la sortie du Bus de la Solidarité, affrété par le Barreau de Paris et l’association Droits d’Urgence. Des avocats y donnent des conseils juridiques gratuits. Son histoire m’a profondément ému. Ce texte en est librement inspiré. 

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