Les deux côtés du caillou

Posted on 11 août 2009

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L’intérêt d’un voyage, ce sont aussi les rencontres. Bien sur, entre les amis d’amis, les collègues de stage, des rencontres, depuis deux semaines,  j’en ai fait. Globalement enrichissantes d’ailleurs. Mais rien n’a la saveur d’une rencontre improbable. Et une rencontre improbable, forcément, ne se prévoit pas. Deux rencontres, encore moins. Surtout quand la seconde touche aux questions politiques les plus sensibles du Liban…

Philosophie du transport

Samedi apres-midi, 19 heures. Retour d’une ballade dans le centre ville de Beyrouth, batterie d’appareil photo vidée, jambes flageolantes, vêtements trempés.  Quatre gamines, 14 ans à tout casser, m’abordent à quelques pas de la mosquée El Amin. En arabe. Je tente de me rappeler des quelques mots que j’avais tant bien que mal appris la veille, et surtout de «  Désolé, je ne parle pas arabe, je suis français », mais rien à faire. Je bascule sur l’anglais, elles comprennent que je ne comprends pas. L’une éclate de rire, regarde ses copines, elles s’excusent et puis s’en vont.

La capote , l'ustensile des fantasmes de Walid.

La capote , l'ustensile des fantasmes de Walid.

Je reprends ma route, très frustré de ne pas avoir su ce qu’elles voulaient me dire. Et visiblement, je ne suis pas le seul. Accoudé contre ce qui est censé être un arrêt de bus (au Liban, les transports en commun, c’est toute une philosophie, j’y reviendrai), un jeune type me fait signe. Lui aussi me parle en arabe. Même scène qu’avant, sauf que la rencontre, cette fois,ne bute pas  sur la barrière de l’anglais. Il veut absolument savoir pourquoi les filles m’ont parlé et je sens tout de suite dans son regard que, lui aussi, il aurait bien voulu qu’elles lui parlent… mais , à mon avis pas pour les mêmes raisons que moi…  On n’en saura pas plus sur les mystérieuses pré-ados, mais par contre, lui, il veut en savoir plus sur moi. Ton nom, ton pays, et pourquoi t’es ici, et dis-moi comment qu’c’est trop beau mon Liban, et dis moi qu’c’est mieux que la France hein, et tout le reste. J’approuve, bien sûr, et surtout je lui renvoie les questions : Walid, 19 ans, étudiant en business, jamais sorti du Liban parce qu’il a « trop peur de voyager ».

Préservatif et pilule

C’est le point crucial de la rencontre. Là, soit on trouve un sujet pour embrayer, soit ça s’arrête la. Mais Walid me facilite le boulot. Il me propose d’aller nous asseoir en guise de banc sur un semblant de plot, qui trône au milieu d’un tas de cailloux (parce qu’à Beyrouth, les chantiers pullulent et les chantiers inachevés aussi). Je ne vois pas trop l’intérêt du mouvement, mais je ne discute pas.

Oui, ça existe.

Oui, ça existe (credit: flickr creative commons)

Et Walid de me relancer sur les fameuses gamines…mais à sa façon : « would you like to do some fuck with them ?”. Heu… ben écoute Walid non, et puis ce n’est pas franchement la première question qui me vient à l’esprit, et dans tous les cas, elles sont un peu jeunes quand même non ? Non, non, pour lui visiblement, pas de problème.

Ma rencontre avec Walid devient un vrai cours de sexologie.  En l’espace de cinq minutes, j’arrive à l’éberluer en lui apprenant tour à tour :  que oui, en France, on peut faire l’amour sans payer son partenaire, que non, on n’est pas toujours obligé de mettre un préservatif si on a fait les tests nécessaires et que c’est une personne en qui on a confiance, qu’il existe une pilule qui permet aux filles de ne pas tomber enceintes , et puisqu’il insiste, que non, avec la pratique, les hommes n’ont pas forcement un orgasme au bout d’une minute (dernière question qui, manifestement, le préoccupait beaucoup).

Ca se bécote quand même sur la corniche (crédit photo Camille Andres)

Ca se bécote quand même sur la corniche (crédit : Camille Andres)

Devant son manque stupéfiant d’éducation sexuelle – d’un point de vue occidental-, et vu qu’il y a va plutôt crument dans ses questions, je me permets de lui demander s’il a déjà eu des rapports. Oui, une fois, avec une fille et une fois avec un homme. Soit. Prenant en compte ces statistiques, et repensant à la discussion que j’avais eu avec ma collègue celsienne Camille, en stage a Radio Liban, sur le sexe au pays du levant (je renvoie d’ailleurs a son article sur le sujet), je lui demande s’il trouve qu’il est facile d’avoir des rapports sexuels ici quand on n’est pas marié. Ah bah ouais, évidemment, trop fastoche, attends hé, quand tu veux, tout le monde baise tout le temps ici tu sais, répond Walid qui, subitement, a l’air de beaucoup mieux maitriser le sujet. Mais Walid, dis-moi, si c’est aussi simple et que ca te plait autant, pourquoi n’as-tu eu que deux expériences ? Bizarrement, dans sa réponse Walid est moins fanfaron. Il finit par me demander mon numéro, mais cette fois,  c’est moi qui lui sort une excuse bidon. Ca va une fois, pas deux.

Reste que cet échange avec Walid soulève finalement des questions de fond sur la société libanaise. Qui se veut la plus ouverte du Proche Orient, mais dont les jeunes ignorent, pour beaucoup, tout du sexe opposé. Etonnant tout de même, alors qu’ils parlent tous anglais et/ou français, que le réflexe de s’informer sur internet ne soit pas plus développé.  Bêtement, je n’ai pas demandé sa religion à Walid. La question, comme tant d’autres ici, sera à creuser.

Au Liban, il y a tous les types de couple (ici, ceci dit, probablement des touristes émiratis)

Au Liban, il y a tous les types de couple (ici, ceci dit, probablement des touristes émiratis)

J’abandonne mon étudiant fan de sexe à  son bus. En reprenant ma route, je ne peux m’empêcher de sourire. D’une part, parce que ses questions m’ont fait beaucoup rire (même si j’y ai répondu avec le plus de sérieux possible, tant il me semblait sincère). D’autre part, parce que c’est exactement le genre de rencontres que je cherche. Même si, vu leur rareté, j’aurais préfère parler d’Israël, du prochain gouvernement Hariri ou du Hezbollah.

Chawarma

Je ne crois pas si bien dire. Quelques mètres plus loin, dans une rue perpendiculaire au boulevard qui me ramène vers Achrafieh (le quartier où j’habite), j’aperçois un match de foot, avec équipes en maillot et arbitre… sur un parking. Un peu emporté par mon élan et avec une envie, je l’avoue, de continuer à jouer mon Antoine de Maximy, je m’approche pour observer, prendre une photo de cette situation un peu cocasse, et, qui sait, engager la discussion avec quelque supporter des jaunes ou des rouges. Un gros gamin en train de s’empiffrer de chawarma me regarde bizarrement puis me fait un signe. Je crois d’abord comprendre qu’il essaye de me dissuader de ne pas entrer sur le terrain.  Je lui fais signe que j’ai bien compris, et je sors mon appareil photo.

Le drapeau auquel on tourne le dos.
Drapeau du Hezbollah.

C’est exactement à  ce moment la que je vois les deux drapeaux jaunes et verts qui flottent sur le bord du terrain. Mais pas a ce moment la que je me rappelle de leur signification. Le caillou que je reçois dans la jambe la seconde suivante, puis le deuxième qui rebondit et vient heurter mon pied me la rappellent bien vite:  Hezbollah.

Je ne regarde même pas d’où viennent les cailloux et je déguerpis. Je n’ai que quelques mètres à faire pour tourner le coin de rue  et rejoindre le boulevard, dans lequel je m’engage sans rechigner. Je me retourne. Une fois. Deux fois, trois fois. Personne. Je m’en sors bien pour aujourd’hui.  Et j’ai pris une bonne leçon.

Soit les gens du Hezbollah ne veulent pas être pris en photo pour des raisons compréhensibless. Soit je suis un occidentl potentiellement pas ami, et je ne suis pas le bienvenu. Soit les deux. Il y quand même d’autres façons de signifier qu’on ne veut pas être pris en photo que de lancer des pierres. Note pour plus tard : à la vue du drapeau  de la résistance islamique,  changer de direction.

Dix minutes

Je revoyais il y a quelques jours, par hasard, l’épisode de J’irai dormir chez vous en Inde. A la fin de son périple, Maximy, qui vient de trouver un village accueillant, dit : « c’est marrant comme les choses peuvent changer, il y a dix minutes, j’étais désespéré, et maintenant je suis intégré dans ce village ».

Je crois que l’idée peut assez bien s’appliquer à ce curieux enchainement d’événements qui m’est arrivé samedi soir.  Au Liban, il y a  les deux côtés du caillou.  Celui sur lequel on peut s’asseoir, dialoguer, même de choses totalement imprévues, avec un inconnu, surprenant mais sympathique. Et celui auquel, faute de pouvoir mieux dialoguer,  il vaut mieux tourner le dos.

Posted in: Carnets d'Orient