Les trois Beyrouth

Posted on 5 août 2009

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Beyrouth. Trois mois que ce nom accompagne mes journées, mes soirées, mes nuits. Trois mois que ce nom s’inscrit comme un point obsessionnel sur le calendrier, attrapant le dernier jour de juillet pour s’étaler sur tout le mois d’août. Ce dernier jour de juillet est arrivé. Il est 23h15. L’avion de Larnaca se pose sur le tarmac de l’aéroport Rafic Hariri. Une petite demi-heure d’attente à la douane, le temps de remplir une vague fiche de renseignements pour obtenir un visa gratuit d’un mois. Ca tombe bien, c’est pile le temps que je vais passer ici. Le cèdre est tamponné sur la troisième page de mon passeport, le sac récupéré.

Vue sur les quartiers sud de Beyrouth (les fameux) depuis la terrasse de mon appartment.

Vue sur les quartiers sud de Beyrouth (les fameux) depuis la terrasse de mon appartment.

Le chauffeur de taxi envoyé par mon ami est énervé. Ca fait deux heures qu’il attend. Ben oui, désolé, c’est pas de ma faute si l’avion Paris-Larnaca avait du retard, qu’on est parti avec une heure de décalage, qu’il y avait du monde à la douane, etc. Du coup, pas évident de négocier le prix de la course. Vingt dollars. Non, quinze. Non, vingt. Mon ami m’a dit que c’était quinze. Non. Bref, ne nous fâchons pas. Un peu cher pour un quart d’heure d trajet quand même.

Un quart d’heure, le temps de voir, dans la nuit, les premières ombres de la ville. Je ne peux m’empêcher de trouver un côté fascinant à cet instant encore une fois banal. Reste que c’est la première fois que je mets les pieds hors d’Occident. Je suis obligé de me dire que ça me fait quelque chose. Et, même sans me le dire, je crois qu’on n’arrive pas dans un pays inconnu sans que ça titille les sens. Forcément.

J’ai passé trois jours à arpenter la ville, ses rues en travaux, ses quelques monuments, sa canicule. Trois jours pour dégager, en guise de premières impressions, trois Beyrouth.

Beyrouth la méditerranéenne – Pour avoir eu la chance d’être allé plusieurs fois en Grèce, je fais le rapprochement assez vite. Beyrouth me fait inévitablement penser à Athènes. Mais, au final, à beaucoup de villes bordant la Méditerranée.

Beyrouth n’est pas au premier abord une belle ville. Les blocs de béton (au sens propre : des immeubles cubiques et gris) poussent les uns à côté des autres. Pour l’architecture, on repassera, merci. Le quartier Downtown sauve un peu la mise, avec ses vieux immeubles datant du mandat français (1918-1943). Leur couleur jaune ocre à part, dégage un vrai charme. Il méritera une visite plus ample. Les quartiers Gemmayzé et de Hamra, d’un côté et de l’autre de Downtown dégagent eux une atmosphère attirante, qu’il faudra saisir aux cours des nuits beyrouthines.

La nuit comme le jour, Beyrouth est dangereuse… pour les piétons, et pas uniquement pour les hommes politiques anti-syrien. La vraie peur ici, ce n’est pas qu’une bombe explose dans une voiture piégée. Plutôt qu’une voiture vous tende un piège. Le vieil adage « plus on va au Sud, plus ils roulent comme des malades » se vérifie encore une fois. Les Beyrouthins ont leur façon de rouler, vraiment… bien à eux. Le piéton peut se ranger, il n’aura jamais la priorité. Les passages cloutés se comptent d’ailleurs sur les doigts de la main. Et mieux vaut y regarder à quatre fois avant de traverser la rue. Mieux vaut aussi ne pas avoir les oreilles fragiles. Le klaxon fait figure d’instrument national, surtout pour les taxis qui l’utilisent à tout va pour rameuter le client, même quand celui-ci leur tourne le dos.

Beyrouth est sale. La poussière émane en masse du nombre incalculable des chantiers (il n’y pas une rue qui n’ait pas son immeuble en (re)construction, les promoteurs immobiliers se font plaisir, et les prix avec eux). Le long des grands axes routiers, une puanteur de déchets prend parfois à la gorge et laisse soupçonner quelque décharge en pleine ville. L’eau du robinet est évidemment imbuvable. Beyrouth, enfer des hypocondriaques. Même si dans ce vaste monde où dans les trois quarts de la population vivent dans la misère, il y a bien pire.

Tout ça est un peu déroutant pour un premier jour, mais quelque part, on s’y attend. Et quelque part, c’est ça qui fait le caractère de la ville. Et son charme, si.

Au milieu des blocs et du béton, la verdure se fait parfois un peu de place.

Au milieu des blocs et du béton, la verdure se fait parfois un peu de place.

Beyrouth l’orientale –  C’est ça de passer son premier jour à Beyrouth un vendredi. Au moins on est sûr de ne pas louper les appels à la prière des muezzins. Ni, comme tous les autres jours, les engueulades a plein poumons sur la voie publique. Ni les cafés enfumés, les minuscules bureaux de presse, les tout aussi minuscules snacks qui servent pour une misère leurs excellents manhouchés.

L’Orient, et le Liban avant tout, c’est l ’hospitalité. Etrangement, les premières personnes que j’aborde dans la rue pour demander mon chemin ne sont pas très aimables, font mine de ne pas comprendre. C’est moi qui comprends ensuite comment il faut faire quand on est perdu : sortir son Lonely Planet, faire mine de se plonger dedans, si possible en ayant l’air de ne rien comprendre, et attendre environ trente secondes qu’on vienne vous proposer de l’aide pour vous orienter. En attendant de voir ça en France…

Et puis l’Orient ici, se cache dans la cuisine. Quand il en sort les papilles bouillonnent. Soujouks (petites saucisses) épicées juste ce qu’il faut, humus ramassé à la pelle avec un morceau de pita, brochettes qui font voir tout le Moyen-Orient dès la première bouchée. Le tout accompagné d’un narguilé de derrière les fagots pour digérer convenablement le festin. C’est bon et c’est beau, mais ça fait mal a la ligne.

Voila qui contraste avec le Beyrouth en voie d’occidentalisation. Ici, Starbucks, Gucci, MacDo et même Paul et Kayser (les boulangeries, que, vraiment, je me serais passé de retrouver) s’implantent à tous les coins de rue. Les femmes portent débardeurs et pantalons moulants et beaucoup peroxydent leurs cheveux. On dit « sorry » (mais en roulant les r) pour s’excuser. Et sans doute encore (trop) d’autres choses que je découvrirai au fur et à mesure de mes pérégrinations.

Beyrouth dans l’histoire – L’ancienne et la plus récente. Au musée national, on passe de la Préhistoire aux Phéniciens, des Egyptiens aux Mamlouks en deux étages et quelques merveilles de bijou, de sculptures et de sarcophages. Il y a quelques pièces exceptionnelles. Enfin, d’après le guide, parce que sur place, mieux ne pas compter sur les indications pour identifier ledit sarcophage ou ladite fresque. Pour en prendre vraiment plein les yeux, il faudra aller à Baalbek et à Byblos, où Romains et Phéniciens ont laissé de quoi faire.En attendant, le musée national a une étrange façon de stocker les œuvres non-exposées…

Le tout au pied des toilettes exterieures...

Le tout au pied des toilettes exterieures...

Beyrouth dans l’histoire, ce sont aussi les cicatrices de la guerre. Des immeubles encore criblés d’impacts de balles. Un plan de la ville qui indique l’ancienne ligne verte. La petite cathédrale orthodoxe qui tient tête à la mosquée El-Amin. Mosquée à cote de laquelle un surprenant mausolée sous… des bâches abrite la tombe de Rafic Hariri, entièrement recouverte de fleurs, et bordée d’une bonne dizaine de photos de l’ancien premier Ministre. Dont l’assassinat le 14 février 2005 semble, au moins, avoir fait prendre conscience que les choses devaient bouger ici. Un assassinant ultra-violent, plus de mille kilos d’explosifs, qui ont tué l’intéressé, ses six gardes du corps (dont les tombes sont juste derrière celle de leur patron) et une trentaine de civils.

Ce qui vaut au pauvre Hariri d’être passe a la postérité sous le séduisant patronyme de « la merguez », métaphore de ce qu’on a dû retrouver de son corps après l’explosion. Bon appétit.

La place des Martyrs, les baches de la tombe Hariri et la mosquée El-Amine.

La place des Martyrs, les baches de la tombe Hariri et la mosquée El-Amine

L’autre « bon » point de cette situation incroyable pour un pays aussi petit (4 millions d’habitants, enfin à priori parce que le dernier recensement date de …1932- et on ne sait pas très bien combien il y a de refugiés palestiniens, mais passons), c’est que les Libanais sont très politisés. L’action publique, un vrai sport national, d’autant plus qu’on vote beaucoup selon sa confession, un peu comme on supporte l’équipe de sa ville. Sans vraiment réfléchir au reste en somme. Les explosions quasi quotidiennes ne sont pas des bombes, juste des partisans qui saluent tel discours de leur leader. Du coup, c’est un peu le 14 juillet tous les soirs selon le quartier de la ville.

Trois jours ne suffisent évidemment pas à se faire une idée de Beyrouth. Il ne s’agit que d’impressions. Les prochains carnets veilleront à approfondir certains de ces thèmes et à en aborder d’autres. Même si, comme me le disait une jeune expat’ française vendredi soir à propos de la guerre de 1975-1990, « si t’as l’impression d’avoir compris, c’est que t’as pas compris ». Je crains que, pour saisir cette ville et pays de paradoxes, il n’en soit de même. Le tout est de ne pas comprendre le moins possible.

Posted in: Carnets d'Orient