C’est leur Liban

Posted on 26 août 2009

1


En repartant de Byblos, je monte dans le bus avec les trois égyptiens providentiels (voir carnet précédent) et j’engage la discussion avec Saad. Saad a 32 ans. Il travaille, à l’instar de beaucoup d’Egyptiens au Liban, comme pompiste dans une station essence le long de l’autoroute Beyrouth-Tripoli. Six jours par semaine, douze heures par jour, pour 300 dollars par mois. Lui et ses douze collègues vivent dans un logement commun au bord de la station, où, certes, ils sont logés et nourris. Ça fait trois ans qu’il est là. Trois ans qu’il bosse six jours par semaine, 12 heures par jour, à remplir des réservoirs d’essence. Pour 300 dollars. C’est la France du XIXe siècle. « Ça ne me plait pas, c’est mal payé, mais en Egypte je ne trouvais pas de travail. On est 80 millions d’Egyptiens maintenant, c’est trop, beaucoup sont au chômage. » Pourtant, Saad a fait des études supérieures et obtenu un diplôme de prof d’arabe. Mais il ne peut pas enseigner au Liban, parce qu’il faut parler le français et l’anglais couramment. Alors il remplit des réservoirs d’essence. Des taxis délabrés, des 4X4 de touristes saoudiens, des voitures japonaises de la classe moyenne. Toute la journée. Quelle vie.

La vie comme il la vit

Ça fait trois ans qu’il est là. Trois ans qu’il n’est pas rentré en Egypte, et qu’il n’a pas vu sa femme. C’est sa cousine, il l’a épousée il y a six ans. « On s’appelle tous les soirs. Je l’aime, elle me manque. Elle me demande tout le temps de revenir, mais jusque là, je n’avais pas l’argent ». Mais à la fin du mois, enfin, il retourne au pays. Enfin, il pourra voir son fils de…trois ans. Le calcul est là : la dernière fois qu’il l’a pris dans ses bras, son petit garçon venait de naitre. Je pense à Octobre de Prévert : « est-ce que c’est une vie de vivre comme il vit ? ».

Saad voudrait aller en France. « Tu crois que je pourrais trouver une femme là bas ? ». Je crois que ça sera difficile Saad, et puis tu es déjà marié, non ?  « Oui mais en Egypte je peux avoir quatre femmes. » J’avais omis ce détail. Reste qu’il rêve de partir en Occident, mais depuis son pays, « les visas sont trop chers pour l’Europe, et très difficiles à obtenir pour les locaux ».

Saad (au centre) et ses collègues de la station service.

Saad (au centre) et ses collègues de la station service.

Je le questionne sur Moubarak. Il me dira d’abord qu’il ne l’aime pas, parce qu’il « donne une bonne image à l’extérieur, mais ne fait rien pour l’emploi en Egypte ». Puis il se ravisera m’assurera qu’il le soutient. Peut-être a-t-il eu peur. Je n’arrive pas à lui faire comprendre de qui je parle quand je lui demande son avis sur les Frères Musulmans. Dommage.

Bible et Coran

Mais, dans ma question, Saad comprend le mot islam. « Vous en Europe, vous détestez tous les musulmans ? ». Ça, il n’est pas le premier à me le demander. Même des Libanais éduqués pensent que, notamment en France, on déteste tous ce et ceux qui ont trait à l’islam. Décidemment, il y a des progrès à faire dans la communication entre ces deux mondes. Beaucoup de progrès. J’apporte ma toute petite pierre à cette grande entreprise, en expliquant que moi, la religion je m’en moque, je n’aime juste pas les extrémistes, qu’ils soient musulmans ou autre chose. Il n’en revient pas, me remercie presque de penser comme ça. Après quoi il me confie qu’en ce moment, il lit la Bible, « pour savoir ce qu’on y raconte ». Je crois que beaucoup de chrétiens, à commencer par moi, seraient avisés de faire pareil avec le Coran.

J’ai décliné son invitation et je m’en suis beaucoup voulu. Alors que le bus s’arrêtait pour déposer Saad et ses collègues à leur station service, il m’a proposé de venir diner avec eux. Ce n’est pas que j’ai eu peur. Mais j’avais rendez-vous et, surtout, je ne savais pas comment rentrer à Beyrouth ensuite. Avant de me rendre compte que la capitale était a dix minutes de la station et que j’aurais pu y aller à pied. Trop bête.

Saad, pendant tout le trajet, ne s’est pas plaint, m’a tout raconté avec le sourire, visiblement heureux d’échanger avec un étranger. Bonheur partagé. Et, en m’offrant ma plus belle rencontre au Liban, Saad m’a aussi donné une sacrée leçon d’humilité.

Démocratie irakienne

Le lendemain, sur la route de Beit Meri, petit bled accroché sur les montagnes dominant Beyrouth, le bus, comme souvent, ne me dépose pas au bon endroit. Ou plutôt c’est moi qui ne lui demande pas de s’arrêter trop bas. En même temps, il venait de passer devant un panneau « Welcome to Beit Meri », qui incitait à s’arrêter.

« Je ne sais pas pourquoi ils ont mis ce panneau ici, Beit Meri c’est à trois kilomètres au-dessus. Mais monte dans ma voiture, je vis là-bas, je te dépose ». Ali a le cœur sur la main, comme tous les Libanais. Sauf que lui il est Irakien. A ce mot, forcément, mes yeux s’ouvrent plus grands encore. J’ai envie de lui poser mille questions, mais il faut jouer stratégique, nous n’avons que trois kilomètres à partager. « Je suis ici depuis dix ans. J’ai fait mes études à Beyrouth et maintenant je travaille dans le commerce internationalMa famille est restée en Irak mais je ne suis pas prêt d‘y retourner. Il n’y a pas de futur là-bas. Maintenant que les Américains ont quitté les villes, ça va à nouveau être l’anarchie. Et quand ils quitteront les pays, ça sera pire. Les Irakiens ne sont pas prêts pour la démocratie. Ils ne comprennent pas vraiment ce que c’est. Je ne crois pas que l’Irak soit prêt pour ce type de régime» Mais alors tu penses que le pays va retomber dans la dictature d’ici peu ? « Oui, c’est très possible ». Il arrête sa voiture sur le parking de l’église de Beit Meri. «  Mon ami c’est la que tu descends je crois ». Moi, j’aurais bien continué avec lui.

Monastère de Beit Meri

Monastère de Beit Meri

Turban sikh

Je continue seul, donc, dans Beit Meri, à la recherche de quelques restes byzantins et d’un monastère, que j’ai beaucoup de mal à trouver. Je multiplie les allers-retours sur la route principale, qui monte ou descend à pic (ca dépend, du sens, donc). Je ne comprends décidément rien au panneau qui indique que les ruines sont à droite, c’est-à-dire droit dans un fossé béant… Il est 15 heures, il fait chaud, je commence à en avoir marre. Quand par hasard, je m’engage sur le bon chemin. Au bout duquel j’aperçois les ruines et le monastère. J’arrive à destination, assoiffé, et je tombe sur le gardien du parking. Il n’y a pas de bar ici, mais il m’invite à prendre un verre chez lui.

Jermail est indien, il vient du Penjab. Il est arrive ici il y six mois et restera un an avant de rentrer en Inde. Quand je lui dis que je suis français, il me parle de son frère qui habite dans l’hexagone. « Il a beaucoup de problèmes a cause de son turban sikh, on lui a demande de l’enlever pour faire des papiers. Pourquoi vous n’aimez pas les sikhs en France ? ». Jermail, ce n’est pas qu’on n’aime pas les sikhs, c’est juste qu’on essaye de défendre un concept de laïcité un peu… à part. Je parviens à lui expliquer que c’est la même chose pour toutes les religions et ça a l’air de le satisfaire.  Puis on parle des Etats-Unis, d’Obama qu’il adore, de Bush qu’il déteste. Il y a des sujets qui marchent dans le monde entier.  Il a beau parler très peu l’anglais, on parvient a se comprendre. Je crois même que le  peu de mots que nous avons en commun rend cette rencontre encore plus agréable. Je laisse Jermail à son parking, après avoir refusé cinq fois de me faire offrir à manger. Le monastère m’attend.

Etat dans l’Etat

Une semaine plus tard, en revenant de Tripoli, c’est Georges qui se propose de me ramener, avec mon frere venu me rendre visite, du parking de banlieue ou le bus nous a laisse, jusqu’au centre ville de Beyrouth. Georges a la cinquantaine. Il est libanais, mais vit a l’hôtel. «  Je viens de passer trois ans à Montréal, j’avais monté une boite d’architectes et de construction, mais elle va probablement faire faillite. La crise nous a asphyxiés. » La crise, ca faisait longtemps que je n’en avais pas entendu parler. Surtout qu’au Liban, avec 4% de croissance annuelle, Goldmann Sachs, les bonus et les subprimes, on ne connait pas trop. «  Je suis revenu ici, mais je ne sais pas ce que je vais faire. Ce n’était pas le première fois que je tentais ma chance a l’étranger. » Ce n’est pas la première fois qu’il loupe son coup non plus. De 1990 a 1994 il a travaille à Paris, sans vrai succès. «  Mais je n’aime pas revenir ici, rien n’est sur, la guerre peut revenir du jour au lendemain, c’est trop instable. Qu’est ce que c’est que ce pays ou un parti politique est mieux arme que le gouvernement ? Ce pays ou il y un état dans l’état ? ». Georges, évidemment, parle du Hezbollah. Je lui dit que pourtant, au Liban, ca construit à tout va, qu’il pourrait trouver du travail sans doute facilement. «  Oui mais, je ne me vois pas lancer mon entreprise ici, c’est trop risqué ». Georges a l’air triste. Déçu par son pays. Et terriblement pessimiste dans l’avenir, comme beaucoup de ses concitoyens.

Ouvriers étrangers dans le quartier de Hamra à Beyrouth

Ouvriers étrangers dans le quartier de Hamra à Beyrouth

Ce qu’il dit rappelle que le Liban, s’il est en plein boom économique, brasse des travailleurs étrangers de la région et du monde entier, est encore loin d’avoir gagné son véritable combat. Celui qu’il mène contre lui-même, l’immobilisme de son gouvernement, son inefficacité a prendre le monopole de la violence légitime sur son territoire, le communautarisme de ses partis politiques, la corruption de ses dirigeants, la pauvreté d’une grande partie de sa population, et tant d’autres. Beaucoup de choses vont mieux, et heureusement. Mais le chemin est encore long.

Posted in: Carnets d'Orient